Une double équivoque. Une partie des parlementaires européens a jugé faibles ou insuffisantes les réponses de Catherine Ashton aux questions qui lui ont été posées lors de son audition, et une partie de la presse a parlé explicitement d'un demi-échec: la Haute représentante/vice-présidente de la Commission/présidente du Conseil Affaires étrangères n'aurait pas montré l'autorité et la clarté de vues que son triple rôle implique. Je crois que la déception naît d'une double équivoque: la baronne n'est pas ministre européen des Affaires étrangères (rôle qui n'existe pas) ; elle n'est pas chargée de gérer une politique étrangère commune de l'UE, qui n'existe pas non plus, mais d'œuvrer à la faire naître en conciliant progressivement les positions des États membres et en gérant ensuite au mieux face aux pays tiers les positions communes qui auront été définies. L'instrument dont Mme Ashton disposera pour définir ces positions communes - le service diplomatique commun - n'existe pas encore, sa composition et son fonctionnement sont à l'étude ; elle a la responsabilité de préparer le projet de son statut et elle espère que le Conseil l'adoptera en avril.
Une politique toute à définir. Dans ce contexte, les opinions personnelles de Mme Ashton ne représentent donc pas l'essentiel. Sa liste des priorités est sans surprises: Afghanistan, Pakistan, Iran, Moyen-Orient, Somalie, Yémen… Dans ces domaines, et les autres, son objectif est que l'Europe parle d'une seule voix et que cette voix soit entendue. Mais à quoi bon l'interroger sur sa position sur tel ou tel point ? C'était, pour quelques parlementaires, une manière pour faire connaître leurs propres opinions. Elle n'aurait même pas pu dire si elle est favorable à la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, car certains États membres, dont celui qui exerce actuellement la présidence tournante de l'Union, ne l'ont pas reconnue. Un jour, l'UE en tant que telle aura une position à ce sujet ; Mme Ashton pourra travailler pour que ce jour arrive, mais il est inutile de lui demander aujourd'hui ce qu'elle en pense. Une partie de la presse l'a vivement critiquée parce qu'elle n'a pas répondu à la question de savoir si elle est favorable à ce que l'UE parle d'une voie unique au sein du Conseil de sécurité de l'ONU ; elle a hésité, et elle a répondu en définitive... qu'elle n'avait pas de réponse. Elle aurait pu tout au plus indiquer qu'elle l'estime souhaitable, le moment venu. Elle a préféré se taire. À mon avis, il faut la comprendre.
Construction lente et progressive. Catherine Ashton n'incarne par la politique étrangère européenne mais elle doit contribuer à la construire. L'Europe a connu un autre moment pendant lequel on a espéré faire naître cette politique par les mécanismes institutionnels: l'époque de la Convention d'où est sorti le projet de Constitution européenne. On discutait de décisions à la majorité lorsqu'a éclaté la guerre d'Irak, avec les États membres divisés, une partie étant favorable à y participer, l'autre opposée, et plusieurs conventionnels avaient alors ouvert le chœur des lamentations: le rêve d'une politique étrangère commune est mort avant encore de naître ! Valéry Giscard d'Estaing, président de la Convention, avait répondu que c'était le contraire qui était vrai: si l'UE avait disposé à ce moment-là d'une procédure majoritaire de décision, cette procédure aurait éclaté car le résultat du vote hypothétique n'aurait pas été accepté par la partie restée minoritaire: qui s'imagine que le Royaume-Uni aurait accepté de ne pas participer au conflit en cas de vote en ce sens, ou la France et l'Allemagne d'y participer en cas de vote dans l'autre sens ? Ce n'est pas ainsi que pourra naître la politique étrangère commune de l'UE, mais lentement et progressivement, d'abord sur des dossiers spécifiques, à propos d'initiatives généralement appuyées, avec une extension progressive des sujets préparée et mûrie par le service diplomatique commun (qui, on l'a vu, n'existe pas encore). Si l'Espagne ne reconnaît pas le Kosovo, c'est parce qu'elle estime qu'une partie d'un État reconnu par l'ONU ne peut pas proclamer elle-même son indépendance, qu'il s'appelle Pays basque ou Catalogne, mais que les règles et les limites de l'autonomie doivent être décidées en commun. J'invite à relire, ou lire, les pages consacrées à la politique étrangère commune par Jacques Delors dans ses Mémoires.
La conception de M. Van Rompuy. La situation de Catherine Ashton est assez proche, à mon avis, de la conception qu'Herman Van Rompuy a explicitement exposé de son rôle et ses fonctions à la tête du Conseil européen: ses opinions personnelles n'ont pas d'importance, il cherchera à parvenir à des positions communes et à les concrétiser dans l'action (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10048). C'est justement dans ce travail de conciliation que la personnalité du président stable (du Conseil européen comme du Conseil Affaires étrangères) fera valoir ses qualités et ses convictions.
(F.R.)