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Bulletin Quotidien Europe N° 10004
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Élargissement: la Turquie est un cas spécial qui impose des solutions spéciales

Dans le contexte de l'élargissement de l'Union européenne, évoqué dans cette rubrique d'hier, le cas de la Turquie est tout à fait particulier. L'adhésion lui a été promise il y a longtemps; les négociations sont en cours depuis plusieurs années ; le pays a réalisé globalement des progrès considérables en direction des principes communautaires ; les relations économiques et commerciales sont plus étroites qu'avec n'importe quel autre pays candidat (Union douanière). Mais en même temps la Turquie occupe militairement une partie du territoire communautaire et n'applique pas le régime de l'Union douanière à une partie de l'UE. En outre, certains États membres, dont la France, se sont explicitement prononcés contre l'adhésion, en faveur de solutions de rechange. De son côté, cette rubrique a exprimé à plusieurs reprises l'opinion que l'adhésion ne représente pas la formule appropriée, ni pour l'UE ni pour la Turquie elle-même.

Choc institutionnel. Pour l'UE, le choc institutionnel serait colossal. La Turquie aurait droit à un nombre de parlementaires européens supérieur à celui de n'importe quel autre État membre, et elle aurait un poids particulier dans les décisions majoritaires au sein du Conseil. Avec les règles actuelles, elle bénéficierait d'une partie essentielle aussi bien des crédits agricoles que de la dotation de la politique régionale, en faisant sortir des régions entières de la liste des bénéficiaires actuels. L'adhésion d'un pays dont l'essentiel du territoire est situé en Asie viderait de signification la notion d'Union européenne. Le résultat de cet ensemble de constatations serait, à mon avis, la fin du projet de l'intégration politique de l'Europe.

J'estime que les contre-indications sont tout autant significatives du point de vue de la Turquie elle-même. Le gouvernement d'Ankara a raison lorsqu'il affirme que la simple coopération qu'on lui suggère n'ajouterait rien à ce qui existe déjà et qu'il est anormal que, dans une Union douanière, l'un des pays participants soit exclu des négociations commerciales avec les pays tiers: il doit simplement en accepter et respecter les résultats et appliquer le tarif douanier établi en son absence. Ces remarques sont justifiées, il faut en tenir compte. Mais la Turquie doit tenir compte aussi des répercussions de son adhésion.

Autonomie turque indispensable. La Turquie a besoin de gérer en pleine autonomie certains aspects fondamentaux de sa politique, par exemple les relations avec le peuple kurde. Le bulletin du « Bureau kurde de liaison et d'information » considère le Kurdistan comme un ensemble unique divisé artificiellement en quatre parties: Kurdistan de Turquie, Kurdistan d'Irak, Kurdistan d'Iran et Kurdistan de Syrie. Le Kurdistan d'Irak est déjà largement autonome et il regorge de pétrole ; il est en train de conclure des contrats colossaux avec des acheteurs, européens en grande partie. Pour Ankara, c'est à la fois un problème interne et de politique étrangère. Ce ne sont pas des problèmes européens ; l'UE peut jouer un rôle de l'extérieur, mais pas les inclure dans sa politique étrangère et de sécurité (PESC) ; la Turquie elle-même ne l'accepterait pas.

Le problème kurde n'est qu'un exemple. S'y ajoutent le problème arménien (dont les dernières évolutions suscitent tellement d'espoirs, et en même temps d'oppositions chez la diaspora arménienne, qui revendique 9 millions de membres) et les relations avec l'Azerbaïdjan (pays frère pour la Turquie mais dont le Haut Karabagh est occupé par des troupes… arméniennes), et d'autres situations encore qui ne peuvent d'aucune manière rentrer dans la PESC.

Je n'ignore évidemment pas qu'Istanbul sera l'année prochaine l'une des trois capitales européennes de la culture. C'est un choix heureux, mais c'est justement Istanbul, qui s'appelait autrefois Constantinople, capitale de l'empire romain d'orient, et ensuite Byzance. Istanbul est «capitale de différentes civilisations, foyer de plusieurs cultures pendant des milliers d'années » (phrase de Sekib Avdagic, responsable du programme Istanbul 2010). Or, la Turquie n'est pas seulement Istanbul ; elle est surtout un espace asiatique démesuré, elle a des liens tout à fait particuliers avec les pays du Caucase et avec l'ensemble de l'ancien empire ottoman. Il existe des situations à clarifier et des problèmes à résoudre dans lesquels l'Europe n'a pas à intervenir. Et certains symptômes semblent indiquer que la population turque ne partage pas entièrement certains principes européens et que l'appui à l'adhésion se refroidit sensiblement.

Le noyau dur, une alternative ? Pour l'UE, je l'ai indiqué, j'estime que l'adhésion turque signifierait la fin du projet d'unité européenne supranational. Quelle serait alors la solution ? Que le monde serait facile si on pouvait la définir en quelques phrases. Il est même possible d'envisager une transformation de l'UE comme ensemble moins structuré, et à l'intérieur un noyau dur compact qui poursuivrait le chemin vers l'intégration. Une telle évolution est même considérée parfois comme inéluctable. Mais alors il faut le dire.

(F.R.)

 

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