Les remarques sur la bataille en cours autour de la nouvelle gouvernance du monde de la finance, développées dans cette rubrique d'hier, doivent être complétées par quelques considérations sur les raisons économiques et stratégiques qui influencent les choix. Une analyse fondée exclusivement sur les principes et sur les doctrines risque de passer à côté de l'essentiel. En fait, les positions sont largement déterminées par les situations réelles et par les contraintes que celles-ci imposent.
L'exemple chinois. Pourquoi la Chine, qui détient un volume ahurissant de dollars, ne s'en libère pas d'une façon brusque en les confiant aux marchés, et s'efforce au contraire de s'entendre avec les États-Unis ? La réponse est évidente: ces dollars accumulés au cours des années grâce aux excédents commerciaux, fruit du travail de centaines de millions de Chinois, représentent l'essentiel des réserves monétaires du pays. Or, les États-Unis ne soutiennent pas la valeur du dollar ; ils laissent aux marchés le soin de la déterminer. Si des milliards de dollars y affluent d'un coup, la valeur du dollar s'effondre et les réserves monétaires de la Chine (ainsi que celles de plusieurs pays pétroliers) partent en fumée. C'est le sens de la phrase célèbre d'un ancien ministre américain des Finances: « Le dollar est notre monnaie mais c'est votre problème ». Cette situation explique les efforts de la Chine pour s'entendre avec les États-Unis et son appui à l'idée d'une monnaie internationale conventionnelle, ainsi que par ailleurs les tentatives d'autres pays pour libeller en euros le prix du pétrole et de quelques autres marchandises ayant des cotations internationales (tentatives que la Banque Centrale Européenne sagement néglige). En attendant la monnaie mondiale qu'elle préconise, la Chine continue à acheter des Bons du trésor des États-Unis afin de conserver pour l'essentiel ses débouchés commerciaux, mais en développant parallèlement d'autres stratégies: renforcement de la consommation intérieure afin de ne pas ralentir la production, pluie de financements en dollars aux pays africains.
L'UE n'est pas uniforme. Dans l'Union européenne, certaines attitudes sont dictées davantage par les situations nationales que par les théories et les principes. Quel gouvernement britannique pourrait-il négliger le fait que la prospérité de la City est liée à l'activité financière, et qu'une large partie de l'emploi à Londres (restaurants, hôtels, services, loisirs) en dépend ? Qui donne encore du crédit à la théorie selon laquelle l'Europe devrait abandonner amplement l'activité manufacturière, en la délocalisant dans les pays tiers à bas salaires ? Elle ne conserverait que la soi-disant partie noble de l'industrie: conception des produits, technologies, gestion financière, stratégie commerciale. Cette doctrine, que les milieux financiers (britanniques et d'ailleurs) s'efforçaient d'imposer il y a quelques années, a été heureusement démolie.
Tout en reconnaissant le rôle croissant des services et des activités connexes dans l'économie européenne, il a été réaffirmé que la production des biens continue à représenter la base de la prospérité de l'UE et à jouer un rôle essentiel pour l'emploi. D'ailleurs, certains excès de la délocalisation d'activités productives dans des pays tiers ont été corrigés, car d'autres facteurs ont autant de poids que le niveau des salaires: la formation de la main-d'œuvre, les infrastructures, les transports, etc. S'y ajoute la tendance de certains pays tiers à ne pas respecter la propriété intellectuelle. Toutefois, les États membres où le poids de l'activité financière demeure essentiel sont logiquement réticents à interdire certaines pratiques.
Les limites de la bureaucratie. Les considérations qui précèdent amènent quelques mouvements politiques à préconiser la nationalisation de l'activité financière, et même de certaines activités productives. Ce serait la fin de l'économie sociale de marché et de la libre concurrence. La majorité des forces politiques s'opposent à une évolution en ce sens en faisant valoir que la bureaucratie ne pourra jamais jouer efficacement le rôle de l'initiative privée, dans une société techniquement avancée. Les bureaucrates ne sont pas physiologiquement en mesure de prendre les initiatives appropriées. L'URSS a pu précéder les États-Unis dans la conquête de l'espace mais n'a jamais été en mesure de fabriquer des produits de consommation satisfaisants, à commencer par les voitures automobiles. Le choix des investissements à financer ne peut pas être valablement exercé par une bureaucratie bancaire publique, qui serait soumise à toutes les pressions politiques ; et la responsabilité des échecs et des pertes éventuelles retomberait sur les États. L'objectif recherché est que les banques renoncent aux manœuvres financières qui enrichissent abusivement quelques privilégiés au détriment de l'économie générale, et qu'elles reviennent à leur priorité véritable: financer l'économie et les projets d'avenir, tout en restant autonomes et assumant la responsabilité et les effets de leurs choix. (F.R.)