Le dossier de l'accueil des immigrés clandestins dans l'UE est, pour un commentateur, le plus désagréable qui soit. Quoi qu'il écrive, il s'expose aux critiques et aux anathèmes des uns ou des autres. Il est évident que le sauvetage et l'accueil des naufragés est le premier des devoirs, la première des obligations ; mais il est évident aussi qu'aucun pays européen n'est en mesure « d'accueillir toute la misère du monde » (ainsi que l'avait déclaré il y a déjà plusieurs années un haut responsable socialiste). L'action et les prises de position des organisations humanitaires sont positives et il faut en tenir compte ; mais elles préconisent parfois des mesures qui n'ont aucun rapport avec la réalité. Quant aux déclarations des hommes politiques, les personnalités de l'opposition donnent parfois l'impression que leur objectif est davantage de jeter une mauvaise lumière sur les autorités gouvernementales que d'aider ceux qui ont besoin de secours et de solidarité. De leur côté, les gouvernements dénoncent l'absence de solidarité européenne.
Voici donc que, comme d'habitude, l'UE devient le grand responsable des lacunes et du manque de cohérence des politiques suivies. La plupart des media opèrent alors l'amalgame bien connu entre les différentes institutions et autres organismes communautaires, le terme générique «Bruxelles» (qui ne signifie rien) devenant pour les opinions publiques synonyme d'inefficacité et d'incapacité. Et la Commission européenne représente de façon automatique la première cible de cet amalgame, alors qu'à mon avis, elle est en train d'agir au mieux, et que ses propositions déjà présentées ou annoncées sont à la fois audacieuses et raisonnables. Cette rubrique n'aime pas, en général, se référer à l'action de tel ou tel commissaire, la responsabilité étant collégiale ; mais je voudrais pour une fois mettre en exergue l'équilibre des initiatives et des prises de position du vice-président Jacques Barrot, responsable de ce secteur si sensible. Il agit avec fermeté et avec tact, en tenant compte des aspects humanitaires et des obligations de l'Europe, et en même temps des limites du possible, l'objectif étant de renforcer la solidarité entre les États membres et de définir une politique européenne cohérente, bien que les situations diffèrent sensiblement d'un pays à l'autre.
Principes et convictions de Jacques Barrot. Nos lecteurs connaissent les propositions et les déclarations de M. Barrot car notre bulletin en rend compte régulièrement. Mon objectif est de rappeler que ces propositions et déclarations répondent à des principes et à des convictions qui constituent en fait une doctrine de la politique européenne dans ces domaines. Je prendrais comme base le texte qu'il a publié dans le N. 2/2009 de la Revue du droit de l'Union européenne » dirigée par le professeur Alfonso Mattera. J'espère que ce bref rappel pourra contribuer à clarifier la situation et les orientations préconisées par la Commission, souvent mal comprises ou ignorées par les extrémistes des deux côtés. En voici l'essentiel sous une forme schématique:
1) l'immigration est un élément positif pour l'Europe, afin d'éviter le « crash démographique » qui menacerait l'économie et les systèmes de protection sociale, mais elle doit être maîtrisée. Le « Pacte européen pour l'immigration et l'asile » existe ; il doit se concrétiser en mesures opérationnelles ;
2) il faut éviter la confusion entre immigration et asile, qui sont deux phénomènes bien distincts ;
3) la gestion des flux migratoires et du droit d'asile n'est pas possible sans une coordination européenne très étroite, car l'espace Schengen a supprimé les frontières nationales ;
4) le droit d'asile ne représente pas en lui-même un péril pour l'UE, mais il risque de le devenir si on ne parvient pas à « redonner de l'oxygène » à quelques États membres « asphyxiés par leur position géographique». Un programme volontaire de répartition équilibrée des réfugiés dans l'UE est indispensable, tout en préservant les chances, pour les réfugiés, de retourner dans leur pays le moment venu ;
5) le respect du droit d'asile doit être accompagné par un contrôle renforcé des flux migratoires. L'immigration irrégulière fragilise l'intégration des immigrés réguliers et elle provoque de terribles drames humains. Un combat résolu est indispensable contre les filières criminelles des passeurs qui exploitent la détresse humaine, ainsi qu'une surveillance accrue des frontières européennes et le développement des « accords de réadmission » avec les pays tiers, condition de retours dignes ;
6) l'immigration régulière doit elle aussi être gérée, en concertation avec les pays tiers concernés, dans l'intérêt des deux parties: l'Europe bénéficie ainsi durant une certaine période des compétences et de la force de travail des immigrés réguliers, qui, enrichis de leur expérience en Europe, rejoindront ensuite le pays d'origine pour participer activement à son développement et éviter la « fuite des cerveaux ».
J'ajouterai demain quelques commentaires personnels.
(F.R.)