Une voix de Londres. Le sort du Traité de Lisbonne, quel qu'il soit, sera décisif pour la problématique de l'Europe à deux vitesses (voir cette rubrique d'hier). Si ce Traité entre en vigueur, il ouvrira la voie à différentes formes de coopération permettant à qui le souhaite de renforcer l'intégration européenne ; s'il échoue, la volonté de certains États membres d'avancer de toute manière sera consolidée, participe qui voudra. Dans un cas comme dans l'autre, l'attitude du Royaume-Uni sera déterminante. Le discours de William Hague, dont notre bulletin d'hier a fait état, renforce cette impression. M. Hague est le porte-parole des conservateurs et probable futur ministre britannique des Affaires étrangères en cas de victoire de son parti dans les élections de l'année prochaine. En dénonçant la centralisation institutionnelle qui serait renforcée en cas d'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, il préconise de nouvelles alliances avec des pays hors-UE (notamment du Commonwealth) et il se méfie d'une politique européenne de défense qui, à son avis, ferait double emploi avec l'OTAN. Il préconise bien entendu l'élargissement rapide de l'UE à tous les pays balkaniques et à la Turquie.
Confusion au sein des eurosceptiques britanniques au Parlement européen. On le voit, le renforcement de l'UE n'est pas au centre des soucis de M. Hague. Il n'est pas non plus le souci prioritaire du nouveau groupe politique du Parlement européen créé autour des élus conservateurs britanniques, le CRE (conservateurs et réformateurs européens). David Cameron a atteint l'objectif de faire quitter à ses troupes le groupe politique PPE ; mais le groupe, qu'il leur a construit, lui donne bien des soucis. Pour atteindre les dimensions requises et le nombre de nationalités obligatoire, le nouveau groupe eurosceptique a admis quelques personnalités qui n'ont pas les traditions démocratiques du parti conservateur britannique, et il avait désigné le Polonais Michal Kaminski comme candidat à la vice-présidence du Parlement.
La rébellion de M. Edward McMillan Scott a bouleversé ce plan. Le parlementaire écossais, déjà vice-président du PE dans la législature précédente, a qualifié M. Kaminski de homophobe et raciste et s'est présenté de sa propre initiative comme candidat aux mêmes fonctions, et il a été très largement préféré par l'assemblée. M. Cameron a dû intervenir de Londres en expulsant M. McMillan Scott du groupe CRE ; et pour « indemniser » Michal Kaminski, il l'a désigné à la présidence de ce groupe, tâche qui avait été auparavant attribuée au conservateur britannique Timothy Kirkhope. Ce dernier avait eu tout juste le temps de lancer l'idée de créer avec le groupe PPE une coalition stable et permanente qui éviterait au PPE la nécessité de s'allier avec les socialistes ; le premier acte de cette alliance consisterait à voter ensemble pour la confirmation de M. Barroso à la présidence de la Commission européenne. Mais entre-temps le groupe PPE avait rétabli ses accords techniques avec les socialistes, et Guy Verhofstadt avait lancé l'alliance entre les groupes pro-européens, à laquelle participent aussi, sur certains dossiers, les verts…
Avec son nouveau président, le CRE risque de rester bien isolé, sauf à s'allier avec le nouveau groupe favorable à la sortie du Royaume-Uni de l'UE et avec d'autres europhobes…
Le peuple britannique choisira. Selon Alain Lamassoure, c'est tout l'édifice de la participation britannique à l'UE qui est en train de s'ébranler, et il a multiplié les exemples: « La glorieuse livre sterling ravalée au niveau d'une monnaie insulaire ; l'alliance avec les frères Kaczinski et avec Vaclav Klaus ; 13 députés au PE élus sur le projet d'une sortie pure et simple de l'UE… » Et il a cité une phrase du Financial Times: les Britanniques « marchent en somnambules sur les rebords de l'Europe ». Je ne partage pas le ton mi-apocalyptique mi-compatissant (à peine adouci par une phrase finale de confiance) du texte de M. Lamassoure. Le peuple du Royaume-Uni est libre de ses choix et sait ce qu'il fait. Nous n'allons pas donner des leçons de démocratie à ceux qui l'ont apprise à toute l'Europe.
Si les Britanniques confirment le rejet de l'euro, s'ils préfèrent rester en marge de l'approfondissement de l'unité européenne, s'ils souhaitent quitter l'UE (le Traité de Lisbonne le rendra juridiquement possible), libres à eux de le faire. Des arrangements seront trouvés pour régler au mieux les relations réciproques ; des exemples et des instruments appropriés existent. Sans oublier que des forces politiques britanniques favorables à l'intégration européenne existent, et elles ne sont pas négligeables.
D'ailleurs, la nécessité de choisir ne concerne pas seulement le Royaume-Uni. Les motivations européennes d'autres États membres ou de certains pays candidats (dernier exemple: l'Islande) doivent aussi être clarifiées, chaque peuple étant libre de choisir. Cette rubrique y reviendra.
(F.R.)