Évolutions en marge du Sommet. Les questions énergétiques seront amplement évoquées lors du Sommet UE/Russie de cette semaine, mais aucune décision ni évolution significative n'est attendue (pour une vue d'ensemble de ce Sommet, important de plusieurs points de vue, voir notre bulletin n° 9904). La délégation européenne réaffirmera que les principes de la Charte de l'énergie, que la Russie avait souscrite mais jamais ratifiée, et de son protocole sur le transit demeurent valables et doivent être repris, sous une forme ou l'autre, dans le nouvel accord de partenariat envisagé. Elle rappellera que la Russie s'est engagée à rétablir les fournitures de pétrole aux pays baltes par le pipe-line Dhruzba. L'accord sur le nouveau mécanisme d'alerte précoce en cas de ruptures d'approvisionnement sera confirmé, mais sans rentrer dans les détails.
L'accord italo-russe sur le South Stream est signé. Entre-temps, l'essentiel se passe ailleurs. Les grandes manœuvres qui dessinent et préparent les voies par lesquelles l'Europe sera approvisionnée en gaz naturel à l'avenir ont franchi une nouvelle étape: l'accord sur la construction du South Stream a été signé par les deux colosses maîtres d'œuvre: Gazprom et ENI. Les autorités russes et italiennes n'ont pas caché ni minimisé la signification politique de l'événement, au contraire: les Premiers ministres Vladimir Poutine et Silvio Berlusconi ont assisté à la signature et tenu la conférence de presse finale. Une fois de plus, ce n'est pas l'UE en tant que telle qui a agi, mais un État membre, en accord avec les autres pays dont les entreprises énergétiques sont associées au projet: Autriche, Hongrie, Grèce, Bulgarie, Croatie et Serbie. L'autonomie nationale des États qui laisse dans l'ombre les institutions communautaires résulte, on le sait, de l'absence du Traité de Lisbonne qui aurait ouvert la porte à une politique européenne de l'énergie. Le jour viendra où les peuples qui cèdent aux sirènes eurosceptiques comprendront à quel point ils ont été trompés ; espérons pour eux qu'il ne sera pas trop tard. Préfèrent-ils garder leur autonomie face à la Russie ? C'est leur choix.
Le South Stream est un projet colossal (traverser la mer Noire signifie que le gazoduc descendra jusqu'à 2 000 mètres sous la mer) qui devrait être opérationnel en 2015, et les maîtres d'œuvre ont décidé d'en doubler la capacité initialement prévue. En conférence de presse, à qui observait que l'UE devenait ainsi de plus en plus dépendante de la Russie, Vladimir Poutine a répondu: les tubes lient de manière indissoluble producteurs et consommateurs ; la dépendance est réciproque. De son côté, le président de l'ENI a rappelé que la production de gaz aux Pays-Bas et dans la mer du Nord baissera sensiblement dans les prochaines années ; c'est pourquoi le South Stream est indispensable.
Péripéties et incertitudes de Nabucco. Et Nabucco, le concurrent de South Stream, dont le parcours, en évitant lui aussi la Russie (ainsi que l'Ukraine), passera par la mer Caspienne et la Turquie ? Seule l'arrivée de gaz d'Azerbaïdjan est pour le moment assurée ; or, pour être rentable, Nabucco a besoin aussi de celui du Kurdistan irakien et de l'Iran. On voit quelles incertitudes politiques subsistent. Un mémorandum d'entente sur l'énergie devrait être signé bientôt par l'UE avec l'Irak, le texte est déjà prêt. Quant à l'Iran, les institutions communautaires ne peuvent pas bouger (il faut en remercier une fois de plus ceux qui ont bloqué ou bloquent le Traité de Lisbonne), et l'Europe dépend de ce que feront les États-Unis et la Russie. Pragmatique et conciliant, Vladimir Poutine a fait savoir que son pays, avec ses alliés de la région, pourrait contribuer à l'approvisionnement de Nabucco. L'UE continue à travailler avec acharnement sur ce dossier, et le Souhern Corridor Summit du 8 mai à Prague a fixé l'échéance de la fin juin pour la signature de l'Accord intergouvernemental Nabucco, y compris l'arrangement de transit avec la Turquie. Mais la Turquie demande que le chapitre « énergie » de ses négociations d'adhésion soit ouvert entre-temps (il est bloqué par Chypre), et elle n'a pas levé son veto à la participation de la France au projet à cause du fait que le Sénat français a retenu le terme « génocide » en se référant au drame arménien du siècle dernier.
S'y ajoute le projet ITGI, déjà en voie de réalisation, qui par l'itinéraire Azerbaïdjan-Turquie-Grèce-Italie évitera lui aussi la Russie: dans ce cas également, M. Poutine s'est dit disposé à participer à l'approvisionnement. La Bulgarie a demandé à participer au projet. L'UE en a reconnu l'intérêt européen et participera à son financement. Mais sa capacité est bien inférieure à celle de South Stream et Nabucco.
On le voit, les relations énergétiques entre l'UE et la Russie sont complexes et multiformes, avec pour la Russie l'avantage de parler d'une seule voix, ce qui n'est pas encore tout à fait le cas pour l'UE. Aux différents chapitres cités s'ajoute celui de l'Arctique, qui est en train de prendre du poids.
(F.R.)