Notre bulletin suit au jour le jour les évolutions de la crise financière et économique du point de vue européen, qui est le seul approprié depuis que la monnaie commune et le Pacte de stabilité existent. Comment évaluer les événements si l'on ignore ce que font le Groupe de l'euro, la Banque centrale européenne, la Commission européenne, le Parlement européen ? Les comptes rendus de l'Agence Europe sont donc indispensables. Mon but aujourd'hui est de faire le point (provisoire) sur quelques aspects fondamentaux.
L'euro qui protège. Le rôle de l'euro dans le maintien de la stabilité monétaire en Europe a été tellement reconnu par les responsables politiques, les opérateurs économiques et les commentateurs, qu'il est inutile d'insister. Il est souligné par tous qu'en l'absence de l'euro, presque toutes les monnaies nationales auraient été dévaluées, entraînant des effets négatifs pour les économies des pays concernés et entravant sérieusement le fonctionnement du marché sans frontières et des politiques communes de l'UE (laquelle a par ailleurs fait jouer aussi les instruments de soutien aux pays qui ne font pas partie de la zone euro).
Rôle et comportement de l'Allemagne. Plusieurs commentateurs ont dramatisé les divergences entre les réactions à la crise économique en Allemagne et en France. Il est indéniable (on l'a vu notamment à la télévision) que le ministre allemand des Finances a utilisé par moments un ton désagréable, dans les coulisses du Conseil, en réagissant aux pressions en faveur d'un recours, à son avis excessif, au budget communautaire pour financer la relance. Certaines expressions, certains rires méprisants, n'étaient pas le top de l'élégance. Mais, sur le fond, il n'avait pas tort ! Depuis des années, on demandait à son pays de rétablir l'équilibre budgétaire ; et au moment où il était sur le point d'y parvenir, on lui demandait de financer (notamment par le budget de l'UE, couvert pour plus d'un tiers par l'Allemagne) les États membres qui n'avaient pas consenti des efforts analogues et avaient continué à augmenter leurs déficits budgétaires. M. Steinbrück a obtenu que les financements européens soient destinés à des projets approuvés de commun accord, et son pays a défini un plan de relance national que le président du Groupe de l'euro, Jean-Claude Juncker, a jugé positif: « Le programme allemand correspond, pour son volume et son articulation, à ce que nous attendions.» Une Allemagne laxiste nuirait à tous, car son rôle est décisif pour la valeur et la stabilité de l'euro dans le monde, pour la confiance dont il jouit.
Appel à une « stratégie de sortie ». Si, pour certains États membres de la zone euro, le coût des emprunts sur les marchés financiers a renchéri, c'est à cause de leurs efforts insuffisants en matière d'équilibre budgétaire. La monnaie est la même, mais les taux d'intérêt diffèrent. La solution consisterait dans le lancement d'obligations européennes ; et M. Juncker a indiqué qu'il ne désespère pas que cette idée fasse son chemin ; la condition est que les États membres progressent ensemble vers la stabilité budgétaire. Pour le moment, la priorité est logiquement le dépassement de la crise économique, si bien que les marges de souplesse consenties par le Pacte de stabilité sont utilisées ; mais M. Juncker insiste à chaque occasion sur le caractère temporaire de cette souplesse. Selon M. Trichet, ce qui est actuellement admis « est temporaire, est ciblé, et il faut une stratégie de sortie » (voir notre bulletin n° 9823) ; et le Conseil Écofin vient d'adopter des engagements de principe très fermes à ce sujet.
Changer les règles, et rester vigilants à propos du comportement des banques. Valéry Giscard d'Estaing avait été très explicite à ce sujet dans l'interview dont d'autres aspects ont été largement évoqués par cette rubrique dans le bulletin n° 9819. Il avait dit: « Ceux qui ont profité du système voudraient que ça recommence comme avant. Il est incroyable que les organismes de contrôle n'aient pas fait leur travail. Il faut rapidement mettre en place de nouvelles règles. Pourquoi n'a-t-on pas encore réglementé les short sellings (ventes de produits qu'on ne détient pas) ? (…) Il faut clairement indiquer que l'on remet de l'ordre dans le système. Cela peut se faire durant cet hiver ».
Selon Jean-Claude Juncker, les banques ne répondent pas autant qu'elles le devraient aux soutiens obtenus: l'octroi de crédits de leur part à l'économie réelle continue à être insuffisant. « Nous notons un certain nombre d'améliorations mais elles ne nous paraissent pas suffisantes », a observé le président du Groupe de l'euro. « Le secteur du crédit doit répondre présent lorsque les entreprises, notamment les PME, s'adressent à lui. Les paquets conjoncturels ne conduiront pas aux résultats escomptés si le secteur bancaire ne réagit pas mieux. Le crédit doit circuler ! » (voir notre bulletin n° 9822). Jean-Claude Trichet a constaté lui aussi quelques améliorations mais « ça ne marche pas comme ça devrait ». Le taux de référence interbancaire (l'Euribor à trois mois) s'est replié, et ceci a été partiellement répercuté sur les taux des crédits accordés par les banques aux ménages, mais le président de la BCE n'est « pas convaincu que tout le possible soit fait en ce domaine » par rapport à la diminution radicale du taux d'intérêt de base de la BCE elle-même. En réponse au parlementaire luxembourgeois Robert Goebbels, M. Trichet a précisé: « Nous invitons les banques à traduire, de manière absolument sincère, les baisses de taux que nous décidons » (voir notre bulletin n° 9823).
Les regrets et les plaintes à l'égard des banques proviennent en partie de l'économie réelle, en particulier les petites et moyennes entreprises (PME). Leur organisme représentatif européen (UEAPME) ainsi qu'Eurochambres se sont plaints auprès du vice-président de la Commission, Günter Verheugen, en estimant, dans un communiqué, que « les banques n'ont pas encore traduit en avantages tangibles pour les PME » les injections massives d'argent public dont elles ont bénéficié: « Les prêts sont de plus en plus coûteux et lourds et leur disponibilité a fortement diminué », même si la situation varie fortement d'un pays à l'autre (voir notre bulletin n° 9824). Les PME ne devraient toutefois pas oublier l'action spécifique de la Banque européenne d'investissement à leur avantage. La BEI, en mettant à la disposition des banques commerciales des crédits très significatifs (15 milliards d'euros cette année-ci, le même montant l'année prochaine, voir notre bulletin n° 9806) destinés aux PME, impose à ces banques de faire bénéficier les destinataires finaux des conditions spéciales qu'elle pratique. Les PME n'ont qu'à s'adresser aux instituts en question pour bénéficier du soutien européen. Voir par exemple dans notre bulletin n° 9816 l'indication des banques britanniques qui ont conclu des contrats à ce sujet avec la BEI.
À qui confier la supervision du système bancaire ? Valéry Giscard d'Estaing s'était exprimé en faveur de la Banque centrale européenne qui devrait, à son avis, « conduire la remise en ordre de la régulation bancaire de la zone euro et superviser son application (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9818). Le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, s'est dit prêt à cette éventualité, en exprimant la disponibilité de sa Banque à accepter des responsabilités accrues (voir notre bulletin n° 9823). L'article N° 106 par.6 du traité prévoit cette possibilité, par une décision du Conseil à l'unanimité sur proposition de la Commission et après avis conforme du Parlement européen. La Commission ne s'est pas exprimée. Les experts sont, paraît-il, partagés, certains estimant que la surveillance devrait être confiée à une Autorité européenne qui soit indépendante aussi bien des gouvernements que des banques, afin d'éviter d'unifier la gestion de la politique monétaire et son contrôle, face à la tendance des autorités politiques à avoir une influence sur la BCE.
Mais sur la nécessité de créer un système européen de supervision, un large consensus existe. Le rapport parlementaire de Pervenche Berès affirme que « l'UE a besoin de renforcer de toute urgence sa structure de supervision, en tenant compte du rôle spécifique de la BCE » et un rapport récent de l'OCDE estime que l'UE doit remédier au décalage entre l'intégration des marchés de capitaux et les régimes de contrôle (qui demeurent largement nationaux), en créant soit un superviseur unique pour l'UE, soit une agence centrale travaillant en coordination avec les instances de supervision nationales.
L'aspiration à l'euro se diffuse (sauf chez les Britanniques…) mais les conditions ne peuvent pas être assouplies. Plusieurs États membres qui ne font pas partie de la zone euro ont exprimé, de façon plus ou moins explicite, l'espoir d'y entrer aussitôt que possible. La République tchèque a même indiqué un calendrier. Mais les conditions d'adhésion ne peuvent en aucun cas être assouplies, si l'on veut que l'euro garde son rang international et son caractère d'instrument de stabilité monétaire. Il est connu - toute la presse en a parlé - que le statut financier de quelques pays de la zone euro a été déclassé à cause du laxisme de leur comportement budgétaire. L'euro doit évidemment éviter tout risque qui compromettrait, au détriment de tous, son effet protecteur et stabilisateur ; d'ailleurs, l'Allemagne ne l'accepterait pas. Certains analystes se demandent si par le passé la rigueur n'a pas été parfois insuffisante. Ce n'est pas seulement au moment de l'adhésion que les conditions prescrites doivent être satisfaites ; d'une certaine manière, l'examen devrait être permanent. Les avantages de l'appartenance à la zone euro sont aujourd'hui reconnus, mais aucun laxisme n'est possible. Dans l'aspiration générale à appartenir à la zone euro, la majorité de l'opinion publique britannique continue à représenter l'exception, en influençant l'attitude de certains partis politiques, pour des raisons électorales évidentes. Mais la zone euro ne prie personne, chacun est et restera libre de son choix.
Cette rubrique essayera demain de faire le point sur deux aspects supplémentaires essentiels de la situation: l'évolution en faveur d'un certain degré de gouvernance économique européenne et l'exigence d'une représentation externe de l'euro qui soit moins éparpillée qu'actuellement.
(F.R.)