Liberté de choix et « différenciation ». La République tchèque est l'un des pays les plus intéressants d'Europe et sa capitale Prague l'une des villes les plus séduisantes du monde, pour sa beauté bien sûr mais aussi pour son histoire, ses traditions culturelles, ses habitants. Les perplexités que la Présidence tchèque du Conseil de l'UE soulève dans les circonstances actuelles (voir cette rubrique d'hier) ne changent rien à ces constatations. Chaque peuple ainsi que chaque personnalité politique démocratiquement désignée sont libres de leurs choix en matière européenne, à la condition que chacun accepte les conséquences de ses attitudes et qu'il reconnaisse aux autres la même liberté de jugement et d'action. L'Union est en train de devenir trop étendue et variée pour que les ambitions de tous coïncident ; si toute évolution devait être unanime, aucun développement significatif ne serait possible. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles le Traité de Lisbonne est indispensable: il donnera un cadre juridique à la « différenciation », qui est déjà bien présente dans la vie communautaire. L'euro n'existerait pas si la participation de tous les États membres avait été nécessaire pour sa naissance, ni l'espace Schengen. L'époque du prosélytisme européen est achevée. Qui souhaite rester en marge, libre à lui de le faire. On trouvera toujours des arrangements avec qui préfère des liens moins forts et ne souhaite pas participer à l'une ou l'autre réalisation ; l'expérience le prouve.
L'expérience prouve aussi que les opinions publiques parfois évoluent. Il n'est pas sûr que les Danois, les Suédois et peut-être même, en perspective, les Britanniques, soient encore convaincus d'avoir fait le bon choix en rejetant l'euro. Parfois, les réticences s'expliquent par les événements du passé. La Pologne, géographiquement prise en tenaille entre l'Allemagne et la Russie, avait été dans certaines périodes de son histoire carrément rayée de la carte de l'Europe en tant que pays et nation. Quelques années ont été nécessaires pour que la majorité de la population et de la classe politique polonaise reconnaisse que c'est justement l'unité européenne qui rend impossibles à jamais de tels drames et qu'elle peut affranchir leur pays de la dépendance énergétique par rapport à la Russie, sauver et relancer l'agriculture, et ainsi de suite. L'avenir nous dira si les évolutions seront analogues en Irlande et ailleurs. Mais sans prier personne.
Un certain détachement. En République tchèque, la situation est particulière. Le cas presque pathologique du président Vaclav Klaus mis à part, la population n'est pas eurosceptique, tous les observateurs et les sondages l'indiquent ; elle montre plutôt un certain détachement à l'égard des élans européens, un désenchantement hérité de l'histoire. Quelqu'un a écrit que l'actuelle sera la première présidence européenne caustique, car l'ironie des citoyens accompagnerait tout excès exhibitionniste d'hymnes et de drapeaux européens.
Certes, l'histoire d'un pays soumis, le siècle dernier, à la domination successive de Vienne, de Berlin et de Moscou explique un certain scepticisme. Vaclav Klaus n'avait pas hésité à aller plus loin dans la comparaison avec le passé lorsque, en recevant le mois dernier un groupe de parlementaires européens, il avait ainsi réagi à l'attitude d'un participant: « La manière dont M. Cohn-Bendit me parle est exactement la même qu'utilisaient autrefois les Soviétiques. »
Mais pourquoi les Tchèques ne comprendraient-ils pas que l'Europe unie signifie justement la fin de l'époque où un petit pays n'avait que les armes de l'ironie, où celles de la rébellion, face aux grandes puissances ? Il y a deux semaines, Claudio Magris, grand connaisseur de l'Europe centrale (il est né à Trieste) et auteur du célèbre essai « Danube », a affirmé: « La Mitteleuropa a été, au-delà de la différence des nationalités et des langues, le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation (…), son histoire l'a amenée à développer une culture de résistance ». Et il a ajouté: « Le miracle de la littérature de la Mitteleuropa, c'était la symbiose entre la culture allemande et la culture juive. » Je crois que cette synthèse de M. Magris oublie un troisième élément essentiel, celui qui pour Prague est représenté par le Brave soldat Svejk de Jaroslav Hasek, qui incarne de façon inoubliable le bon sens et l'ironie populaire face aux empereurs de toute sorte. La République tchèque est en elle-même un élément central de la culture européenne, notamment dans le domaine musical, et personne ne doit oublier que ses citoyens ont aussi prouvé qu'ils savent se battre et mourir pour leur liberté face aux chars des envahisseurs. Ces mêmes citoyens vont-ils comprendre que les objectifs de l'unité européenne n'ont aucun rapport avec les impérialismes du passé ? Que l'UE affirme et protège l'identité de chaque peuple et de chaque pays ? L'avenir nous le dira.
Pour le moment, les premières vicissitudes de la Présidence tchèque paraissent confirmer les doutes et les perplexités. Cette rubrique développera demain quelques autres considérations.
(F.R.)