Les erreurs (volontaires ?) des deux présidents. Il est probable, même certain si on préfère, que Dmitri Medvedev et Nicolas Sarkozy ont été trop loin dans leurs prises de position à propos du volet politico-stratégique du Sommet UE-Russie de vendredi dernier: le président russe, en annonçant, avant le Sommet, l'installation de missiles dans la zone de Kaliningrad et en évoquant dans une interview la suggestion de « geler » cette initiative ainsi que, en même temps, le bouclier antimissiles américain près des frontières russes ; le président du Conseil européen, en reprenant cette suggestion sans en avoir discuté au préalable ni avec les États membres concernés ni avec les États-Unis. Mais ces deux erreurs étaient peut-être volontaires…
Kaliningrad, une anomalie. L'annonce/menace de M. Medvedev était, à mon avis, inopportune car la Russie ne devrait jamais oublier ce qu'est Kaliningrad. Il s'agit en fait de la ville allemande de Königsberg, lieu de naissance d'Immanuel Kant, donc l'un des hauts lieux de la culture allemande. Elle est aujourd'hui une enclave russe dans le territoire de l'UE, une anomalie géographique qui devrait, à mon avis, disparaître un jour. Installer des missiles russes au milieu du territoire communautaire, ce n'est ni amical ni raisonnable. Il est probable que M. Medvedev lui-même n'y croit pas tout à fait. Dans son interview à un journal français dans sa résidence officielle de Gorki la veille du sommet avec l'UE, il avait déclaré: « Nous sommes prêts à abandonner cette décision de déployer des missiles à Kaliningrad si la nouvelle administration américaine, après en avoir analysé l'utilité réelle pour répondre à des États voyous, décide d'abandonner son système antimissiles. La première réaction des États-Unis montre que la nouvelle administration réfléchit là-dessus. »
Contre le « bouclier ». M. Sarkozy a repris l'idée du gel des initiatives jusqu'au moment où un Sommet de l'OSCE aura posé les bases d'un nouveau Pacte de sécurité en Europe. Ce ne serait donc pas un accord bilatéral entre l'UE et la Russie, comme il avait été d'abord envisagé à Moscou, étant donné que les États-Unis font partie de l'OSCE. La participation américaine est d'ailleurs indispensable si l'on veut inclure dans la discussion le bouclier antimissile. Le président français n'a pas hésité à affirmer que ce bouclier n'ajoute rien à la sécurité commune, il la ferait plutôt reculer (même s'il a ensuite assoupli cette affirmation). Le président de la Commission, José Manuel Barroso, a renchéri dans le même sens en affirmant que l'avenir des relations UE/Russie ne réside pas dans les missiles mais dans la coopération et le dialogue. Un chef de gouvernement considéré en général comme proche des positions américaines, M. Berlusconi, avait affirmé que le bouclier antimissiles ainsi que le processus d'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'OTAN étaient perçus à Moscou comme des « provocations » et que l'escalade qui se dessinait pourrait conduire à « la destruction du monde ».
En quoi alors M. Sarkozy était-il allé trop loin ? En prenant position contre le bouclier antimissiles sans en avoir discuté auparavant aves les trois pays directement concernés: Pologne, République tchèque et États-Unis. M. Sarkozy a le droit d'avoir son opinion sur ce projet, et de l'exprimer, s'il le souhaite, au nom du pays qu'il préside. Mais il n'aurait pas dû le critiquer en sa qualité de président du Conseil européen, lequel n'en avait pas délibéré. Il est vrai que cet aspect des déclarations de M. Sarkozy représentait essentiellement un message au nouveau président américain (voir cette rubrique d'hier) ; mais il n'aurait pas dû négliger qu'un autre président des États-Unis est encore en exercice, et surtout il n'aurait pas dû oublier que le domaine concerné échappe aux règles communautaires ; les États membres demeurent maîtres de leurs décisions. D'ailleurs, M. Sarkozy lui-même serait le dernier à accepter que les procédures européennes interfèrent avec ses décisions nationales en ces matières.
Le devoir de concertation préalable est double. Ces quelques remarques sont devenues inutiles, car M. Sarkozy lui-même a fait marche arrière en déclarant: « Nos amis tchèques, nos amis polonais, sont souverains dans leur pays (…) c'est une décision qui leur appartient et qu'on respecte naturellement » (voir notre bulletin d'hier). Si j'y reviens quand même, c'est pour citer Lech Walesa, qui, interrogé sur cette affaire, a lui aussi estimé que M. Sarkozy avait commis une faute technique, car les déclarations comme celle sur le bouclier antimissiles doivent d'abord « être discutées et définies en commun, entre tous les États membres ». Mais il a ajouté que la décision de son pays sur la participation à ce bouclier aurait dû elle aussi faire l'objet d'une coordination européenne préalable: « Nous, Polonais, faisons partie à présent d'un système, et nous devons discuter au préalable avec les autres les décisions concernant la sécurité ». On le voit, l'ancien président polonais va plus loin que M. Sarkozy à propos des devoirs communautaires.
(F.R.)