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Bulletin Quotidien Europe N° 9663
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Crise alimentaire: quelques vérités, allant du maïs américain au blé afghan

Le pourquoi des biocarburants. Il ne faut pas exagérer. Chacun a le droit de commenter à sa guise les risques de crise alimentaire dans le monde, mais avec un minimum de respect pour la vérité.

Prenons le cas du maïs américain. Une partie considérable de la récolte est cette année-ci utilisée pour la production de biocarburants, alors que tout près les Mexicains manquent de maïs pour leur alimentation de base, la tortilla. C'est inadmissible. Mais à qui la responsabilité ? Certes pas aux agriculteurs américains. Tout le monde réclame des Etats-Unis qu'ils réduisent radicalement leurs subventions à la production agricole: l'OMC, les pays en développement, Oxfam et l'UE elle-même. On affirme que ces subventions affament les pays pauvres et provoquent la pénurie alimentaire dans le monde. Or, si l'on supprime les subventions, les agriculteurs américains (ainsi qu'européens, japonais et d'ailleurs) n'ont que deux possibilités: soit renoncer en grande partie à produire, soit trouver des débouchés autres qu'alimentaires. Les subventions publiques au maïs ont été déviées vers les biocarburants ; les agriculteurs ont suivi. La production alimentaire américaine serait en partie condamnée, si Washington cède aux pressions dans le Doha round. Certes, les USA ont une lourde responsabilité, mais pas leurs agriculteurs: plutôt les financiers qui spéculent sur les prix des produits alimentaires de base. Les agriculteurs sont prêts à produire pour l'alimentation, si on leur permet d'en tirer un revenu raisonnable. Ceux qui affirment que le maïs américain serait disponible pour alimenter les pays pauvres s'il n'était pas utilisé pour les biocarburants, sont des menteurs: ce maïs n'existerait pas, la culture en serait en bonne partie abandonnée, si leurs thèses s'imposent.

À Bruxelles, on commence à comprendre. C'est exactement ce qui arriverait en Europe, et qui, en partie, est déjà arrivé. La politique de l'UE garantissant aux agriculteurs des prix supérieurs aux cours mondiaux (artificiels) lorsque ceux-ci s'effondrent, a été contestée et les pressions ont amené l'UE à mettre en friche une partie de ses terres productives. C'était la jachère imposée ; non pas le repos et l'alternance des cultures pour faire respirer la terre, mais voulue par le grand commerce et par les multinationales intéressées à développer dans les pays pauvres la monoculture pour l'exportation. L'objectif prioritaire de la PAC (l'autosuffisance alimentaire) était détourné en séparant la rémunération des agriculteurs de la production. La PAC avait rendu l'Europe autosuffisante, avait relancé ses productions traditionnelles et éliminé les risques de pénuries et de famines. Une fois cet objectif atteint dans un temps record (le monde aurait dû en prendre exemple), la PAC devait être corrigée, les abus éliminés, les excès des subventions à l'exportation (qui profitent surtout au commerce et à la grande distribution) supprimés. Mais les bases de la PAC auraient dû être sauvegardées. On se précipite aujourd'hui de supprimer la jachère imposée. Même la Commission européenne commence à comprendre à quel point l'Europe a besoin de son agriculture, sur l'ensemble de son territoire.

Malgré la condescendance, à mon avis, excessive de Mariann Fischer Boel à l'égard des positions «commercialistes» de Peter Mandelson, les orientations actuelles de la Commission sont sages, aussi bien pour la sauvegarde du patrimoine naturel européen que pour le soutien aux pays pauvres. Relisez ces orientations dans notre bulletin N°9657: éliminer les plafonds à la production et les jachères hier introduites pour réduire les récoltes ; mieux surveiller la chaîne d'approvisionnement alimentaire ; accroître l'aide alimentaire à qui en a besoin ; porter ces problèmes au niveau des chefs de gouvernement (qui ont l'habitude de ne jamais lire les conclusions du Conseil Agriculture). Il reste pas mal d'éléments à ajouter, soit de principe (revendication plus explicite du droit à l'autosuffisance alimentaire), soit techniques (le soja, les fourrages protéagineux, etc.), mais la direction est la bonne.

Point de départ. Un revenu équitable pour l'activité agricole est d'ailleurs le point de départ d'une politique alimentaire mondiale. La nouvelle la plus positive arrive d'Afghanistan, où les cultivateurs de pavot destiné à la production d'opium sont en train de passer progressivement à la culture du blé, car celle-ci devient de plus en plus rentable. Dans les régions dominées par les Talibans, cette évolution est encore impossible (le trafic de drogue représente leur ressource essentielle), mais, dans les autres zones, le blé gagne du terrain. Ce mouvement a besoin de soutiens et de financements. Voici une action que la FAO pourrait financer, alors que ses ressources servent aujourd'hui pour l'essentiel, selon le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, à payer ses 3.600 fonctionnaires et à subventionner des « organisations non gouvernementales pour des voyages et séjours dans des hôtels de luxe pour ses soi-disant experts, à la place d'actions sur le terrain».

Je reviendrai sur les déclarations de M. Wade, à propos de l'Afrique en général.

(F.R.)

 

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