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Bulletin Quotidien Europe N° 9655
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Valéry Giscard d'Estaing s'est exprimé sur le Traité de Lisbonne, l'éloignement britannique, la Turquie, la Chine, le futur président stable du Conseil européen

Grand retour de Valéry Giscard d'Estaing dans la capitale de l'Europe: un discours sur la signification et les perspectives de la citoyenneté européenne et une vaste interview au journal Le Soir. C'était la semaine dernière. Je commence par l'interview, car l'ancien président de la Convention s'est exprimé clairement sur quelques sujets d'actualité assez controversés. Je laisse la parole à l'un des sages de l'Europe.

1. Le Traité illisible. Invité à indiquer si le Traité de Lisbonne représente, à son avis, un recul par rapport au projet de Traité constitutionnel issu de la Convention qu'il avait présidée, VGE a répondu: « Toute la partie institutionnelle est identique, au mot près. Mais il est difficile de parler de Traité simplifié, tant il est devenu illisible. Cela a une importance psychologique pour les Européens. Ils avaient souvent l'impression que l'Europe se faisait sans eux, ou malgré eux. Cela ne va pas améliorer leur sentiment ».

2. La suppression regrettable des symboles. Interrogé sur la suppression des symboles de l'Union, VGE a répondu: « C'est un recul regrettable. Imaginez qu'en France on renonce à La Marseillaise et en Grande-Bretagne à God save the Queen. C'est la même chose à l'échelle européenne. L'Europe, c'est une population de 500 millions d'habitants à la recherche d'éléments d'unité. Alors, pourquoi lui retirer son drapeau, son hymne ? C'est tout à fait négatif. ».

3. Si le Royaume-Uni rejette l'intégration… Aux remarques sur les symboles, VGE a ajouté les considérations suivantes: « On ne peut pas poursuivre l'intégration avec des gens qui ne la souhaitent pas. C'est un paradoxe historique. Pour des raisons qui leur sont propres et que je respecte, certains pays ne souhaitent pas l'intégration européenne. Ils n'utilisent pas la monnaie européenne, ils n'appartiennent pas à l'espace Schengen, ils ne reconnaissent pas la valeur juridique de la Charte des droits fondamentaux: cela les place en situation d'exceptionInterrogé de façon spécifique sur le renforcement des relations franco-britanniques, il a répondu: « C'est une relation intéressante, avec une grande nation, mais dont nous ne pouvons pas attendre un progrès de l'Union européenne » (alors qu'à son avis «il n'y aura pas d'Union européenne sans une relation intime entre la France et l'Allemagne»).

4. Importance de la future présidence stable du Conseil européen. VGE attribue une importance considérable à la création, au titre du Traité de Lisbonne, d'un président stable du Conseil européen: « Il s'agit tout de même d'un événement historique ! C'est un événement formidable ! (…) Il faudrait que le processus de désignation ressemble à un processus démocratique, que des hommes et des femmes puissent présenter leur candidature, expliquer leur programme. (…) Cela pourrait se faire avant les élections européennes de l'année prochaine. Ensuite, trois mois après, le Conseil pourrait choisir le meilleur candidat. Ce sera, on le sait, une désignation à la majorité qualifiée, sans droit de veto.»

Selon VGE, deux «profils» sont possibles. Le premier est que le président stable soit un « grand installateur », c'est-à-dire « un homme ou une femme d'expérience qui ne ferait probablement qu'un seul mandat de deux ans et demi, qui installerait le système, qui fixerait les règles, le climat ». Le second profil « est celui du président opérationnel, qui animera le système et qui donnera les impulsions nécessaires ». Pour ce deuxième profil, VGE a cité Angela Merkel et il a retenu aussi l'hypothèse de Guy Verhofstadt. Mais pour commencer, il estime préférable de donner la priorité au premier profil, de « nommer d'abord quelqu'un qui aurait la tâche symbolique, emblématique, d'incarner en premier la fonction.»

5. Candidature implicite. L'intervieweur ayant exprimé l'impression que VGE lui-même correspondrait très bien au « premier profil» et lui ayant demandé s'il serait candidat, VGE a simplement répondu: «C'est vous qui le dites», en ajoutant que l'âge ne devrait pas entrer en ligne de compte.

6. L'Union pour la Méditerranée, simple prolongement du processus de Barcelone. Interrogé sur le projet d'Union pour la Méditerranée, VGE a répondu: « Le premier projet me paraissait évidemment inacceptable. Le mot même d'Union évoque nos quatre libertés: libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux. C'était une chimère ! D'autre part, les pays concernés ne s'entendent pas entre eux et ont parfois des régimes politiques qui seraient considérés comme incompatibles s'ils étaient dans l'Union européenne. Grâce à Angela Merkel, le Conseil européen a ramené ce projet à une dimension qui peut être utile et qui est finalement le prolongement du programme de Barcelone».

7. « Pause» des élargissements, un bon voisinage pour la Turquie. Une pause dans l'élargissement de l'UE «est indispensable». VGE ne partage pas l'opinion selon laquelle l'UE devrait continuer à s'élargir en raison du fait que son poids démographique sera de plus en plus faible. Il estime au contraire qu'en continuant à s'étendre, «cette Europe-là serait trop hétérogène et trop affaiblie économiquement». Et la Turquie ? « Il ne faut pas arrêter de négocier avec elle, mais comme les Etats-Unis négocient avec le Mexique: entre voisins, pas en vue de l'adhésion: négocier pour instaurer un système de rapports mutuellement satisfaisants.»

8. La Chine et les Jeux olympiques. Ceux qui ont contesté avec violence le déroulement des Olympiades en Chine ou qui ont invoqué le boycott, « n'ont pas vu qu'ils blessaient non pas les dirigeants mais le peuple chinois. Celui-ci se prépare depuis sept ans pour cette grande fête. Il sait que la Chine a changé, sans doute pas suffisamment mais dans le bon sens. Alors il ne comprend pas. Les manifestations, souvent très confuses, et qui ont donné lieu à des images violentes, ont constitué une vraie blessure pour le peuple chinois. La chose la plus sage pour l'instant serait de se taire et d'exprimer nos désaccords, s'il y a lieu, par la voie diplomatique. Ces Jeux olympiques, il faut les vivre comme la fête mondiale du sport. »

Ce que la citoyenneté européenne devrait signifier

C'est Philippe de Schoutheete (dont l'action européenne dans des postes à responsabilité est bien connue) qui a prononcé le «discours de réception» de Valéry Giscard d'Estaing comme membre associé de l'Académie Royale de Belgique en évoquant sa contribution majeure à la construction de l'Europe par la création du Conseil européen, la monnaie unique, le projet de Traité constitutionnel.

Après quoi, VGE a voulu parler de la citoyenneté européenne, concept très vaste qui «permet de parler de tout» et d'affirmer que « l'Europe, quoi qu'on dise, est bien autre chose qu'une zone de libre-échange ». Les gens ne le ressentent pas encore ; cette citoyenneté est octroyée mais elle est « faiblement ressentie, et parfois dans le mauvais sens» (comme dans le cas célèbre du « plombier polonais, qui a beaucoup contribué au non français» dans le référendum sur le Traité constitutionnel). Les nouvelles générations ne se rendent pas compte de ce que signifient la fin des guerres intra-européennes et la disparition de l'idée même de conflit armé à l'intérieur de l'UE. Les élargissements successifs ont augmenté la gamme des différences ; si l'insertion de l'Espagne, du Portugal et de l'Irlande a été très rapide, pour les pays de l'Est, il faudra au moins 20 ans pour que l'assimilation soit complète. Pour une partie des opinions publiques, « l'Europe est privée d'image, elle est une machine lointaine technico-administrative, sans corps et sans visage ». Avec des présidents qui changent tous les six mois, elle constitue pour le citoyen un espace dépersonnalisé, La monnaie unique est un facteur de solidarité et d'identité, parmi d'autres, mais il faudra du temps pour qu'elle soit ressentie.

Avec les innovations introduites par le Traité de Lisbonne et la présidence stable, le sentiment de la citoyenneté européenne pourrait progresser, selon VGE, mais à la condition que les possibilités qui s'ouvrent soient utilisées au mieux: une vraie procédure pour choisir le président du Conseil européen, avec des candidats et des débats télévisés, et en définitive la désignation d'une personnalité de premier ordre, un pionnier de la construction européenne. Or, VGE a l'impression que certains chefs de gouvernement ne souhaitent pas cette solennité, cette visibilité. Les cas de l'hymne, du drapeau, sont des signes.

VGE estime indispensable un supplément d'âme, afin que les gens « sachent en quoi ils sont citoyens européens » et qu'ils «s'habituent à réagir comme tels», qu'ils apprennent à mieux connaître et comprendre les institutions - le Parlement européen, la Commission - dont l'image est parfois brouillée. VGE croit aux vagues générationnelles qui construisent et comprennent l'Europe par étapes: après la vague de l'enthousiasme et la vague de l'habitude, voire de l'indifférence, il appelle une nouvelle vague générationnelle qui comprendrait la signification de la citoyenneté européenne, la ressentirait vraiment. Il ne faut toutefois pas s'attendre à des miracles immédiats: cette vague pourrait s'exprimer pleinement entre 2010 et 2035. Ce serait alors le nouveau printemps de l'Europe.

(F.R.)

 

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