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Bulletin Quotidien Europe N° 9288
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La France contre la liberté d'expression en Europe ?

Une loi dangereuse. Il sera dorénavant plus difficile, y compris dans cette rubrique, de défendre la liberté d'expression en Europe. Si le parlement français poursuit jusqu'à son terme (il reste le vote du Sénat) l'approbation de la loi qui qualifie de délit «la contestation de l'existence du génocide arménien», il deviendra impossible de protester contre les atteintes à la liberté d'expression. Quel est en effet l'argument utilisé par nous tous pour considérer comme inadmissibles les menaces, les insultes, les violences de rue dans trois cas récents ? Je me réfère à l'affaire des «caricatures danoises», au discours du Pape citant l'opinion d'un ancien père de l'Eglise contre le principe de la «guerre sainte», et à l'article d'un professeur d'Université français critiquant la religion musulmane. Notre argument était chaque fois le même: ce qui a été dessiné ou dit ou écrit dans les trois cas ne nous intéresse pas, nous pouvons même le désapprouver totalement, mais nous affirmons la liberté pour quiconque d'exprimer, ici, en Europe, ses opinions.

Ce qui est interdit dans tous les Etats membres, en des termes assez semblables, ce sont l'incitation à la violence ou à la haine raciale et d'autres manifestations analogues. Même dans ces cas, il revient aux tribunaux d'évaluer les infractions. L'Europe ne peut pas admettre que des autorités religieuses, des organisations de citoyens, ou des citoyens à titre individuel (qu'ils aient la citoyenneté d'un Etat membre ou d'un pays tiers) puissent imposer leurs vues par la violence, attaquer et détruire des biens, arriver jusqu'à l'assassinat, pour protester contre les mots, prononcés ou écrits, qui les dérangent. Comment défendre ce principe si maintenant un Etat membre considère lui-même comme un délit l'expression de telle ou telle opinion ?

La vérité historique n'est pas en cause. La réalité historique du génocide arménien n'est pas en cause. Plusieurs pays européens et la plupart des historiens estiment aujourd'hui, avec des nuances différentes à propos des causes, que ce génocide a été réel. La France a même approuvé dès 2001 une loi qui «reconnaît publiquement que le génocide arménien a eu lieu». Sur le plan politique, aux Pays-Bas, les «négationnistes» ont été exclus des listes électorales ; en Allemagne, les manifestations négationnistes ont été interdites ; en Belgique, lors des récentes élections municipales, les forces politiques incluant des négationnistes ont rencontré des problèmes. Mais le pas qu'il ne faut pas franchir est de punir par la prison, comme le fait le projet de loi français, «ceux qui auront contesté (…) l'existence du génocide arménien de 1915».

Ceux qui soutiennent cette disposition ont-ils réfléchi aux dangers qu'elle comporte ? Tout fait historique pourrait demain être «interdit de débat», parce que la liberté d'opinion n'est jamais définitivement acquise, les tentations de la contrôler sont innombrables et l'on peut toujours trouver une majorité momentanée désireuse de la limiter. On a vu, à propos des caricatures danoises, avec quelle volupté plusieurs autorités de plusieurs religions se sont lancées dans la brèche en faveur d'une interdiction générale de tout manque de respect aux croyances religieuses et aux représentants des Eglises. Combien de fois Voltaire aurait-il été condamné par une loi de ce genre ? Et combien d'autres écrivains, philosophes et penseurs ? En son temps, un Pape voulait brûler Dante Alighieri, ou du moins ses œuvres après sa mort.

Réactions bienvenues. Heureusement, au sein du Parlement européen, la gravité de l'affaire a été largement comprise, et de nombreux messages (par M. Duff, M. Cohn-Bendit, etc.) ont été adressés à Paris afin que les socialistes renoncent à appuyer une loi de ce genre. Il a été démontré, par des raisonnements, à mon avis, impeccables, que les Arméniens eux-mêmes ont tout à perdre d'une telle loi. C'est par le libre débat que les thèses sérieuses et les vérités historiques s'imposent, et c'est dans un cadre non conflictuel que l'Arménie et la Turquie peuvent rétablir leurs relations et construire une collaboration.

Le nouveau prix Nobel de littérature Orhan Pamuk a valablement défendu l'honneur du monde intellectuel. Il avait, dans son œuvre, reconnu le génocide arménien et il avait de ce fait risqué la prison en Turquie. Mais il a jugé la loi française «liberticide» et incompatible avec les traditions de la France. D'autres intellectuels ont prouvé à quel point c'est une loi absurde. La liberté d'opinion, on la mesure à la faculté de soutenir des positions aberrantes: il est trop facile d'autoriser les opinions conformes à la volonté de la majorité ou du gouvernement. Même à propos de l'holocauste juif, il serait plus utile de se moquer des négationnistes et de prouver qu'ils sont bêtes et menteurs, plutôt que de les mettre en prison. Benoît XVI n'a pas été responsable mais plutôt victime d'une agression: si le Pape n'a même plus le droit de s'exprimer sur un point de doctrine de sa religion…

(F.R.)

 

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