Le monde en général et l'Europe en particulier se préparent-ils enfin à l'ère «après pétrole»? Plusieurs symptômes l'indiquent. Les Etats-Unis, les pays de l'UE et quelques autres pays disposent des connaissances scientifiques et techniques suffisantes pour s'y lancer, mais deux conditions étaient nécessaires pour qu'ils y consacrent suffisamment d'efforts et de moyens: une hausse durable et croissante du prix du pétrole et la volonté politique d'imposer le virage aux magnats du pétrole qui sont les grands bénéficiaires de la situation actuelle. Ces conditions paraissent à présent remplies. Tous les experts affirment que le prix du pétrole continuera à augmenter, si bien que les sources alternatives et les avancées techniques (souvent très coûteuses) sont déjà ou deviendront bientôt économiquement rentables.
Les Etats-Unis ont choisi. D'après les informations en provenance des Etats-Unis, George Bush aurait laissé comprendre que les intérêts pétroliers ne dicteront plus son comportement. Son objectif annoncé est de rendre les Etats-Unis autonomes en matière énergétique à l'horizon 2025. Le pétrole qui sera ensuite utilisé sera du pétrole américain, et les énergies alternatives remplaceront le pétrole importé. Tout n'est pas encore clair dans la nouvelle stratégie, mais l'objectif est une énergie «propre et sûre». Et lorsque les Etats-Unis engagent leur dynamisme, leurs capacités et leurs moyens pour atteindre une «nouvelle frontière», c'est du sérieux. Les objectifs prioritaires concernent les automobiles électriques et à l'hydrogène, l'éthanol extrait de déchets agricoles (objectif compétitivité: 2012), l'énergie solaire (2015), plus une nouvelle méthode de retraitement de l'uranium qui ne produirait plus de plutonium utilisable à des fins militaires. Les financements mis à la disposition de ce programme seront impressionnants à partir de 2007, et les Etats-Unis ne manquent ni de chercheurs, ni d'espace, ni de soleil. Ce serait le volet le plus positif et le plus souhaitable de la guerre contre le terrorisme, les méthodes étant autrement acceptables (et, on espère, efficaces) que l'invasion de l'Iraq, le camp de Guantanamo et certaines opérations de la CIA.
Equilibre entre les deux aspects. L'Europe ne peut pas ignorer ce qui se prépare outre-Atlantique dans ses trois rendez-vous politiques immédiats: le Livre vert de la Commission cette semaine, le Conseil Energie la semaine prochaine, le débat au Sommet les 23/24 mars. Un équilibre s'impose entre la gestion efficace de la période actuelle (la prédominance du pétrole et la dépendance européenne des sources extérieures se prolongeront pendant plusieurs années) et la préparation accélérée des évolutions qui s'annoncent. Le premier aspect implique les relations avec les pays fournisseurs, le développement et la diversification des réseaux reliant l'Europe à ces pays, les installations d'accueil et de transformation du gaz importé sous forme liquide, etc. Les relations avec la Russie demeurent prioritaires (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 9141 à propos de la Charte de l'énergie), comme celles avec la Turquie, sans négliger d'autres éléments comme la disponibilité de l'Algérie à augmenter ses fournitures de gaz, l'orientation des pays d'Europe centrale et orientale (l'Autriche y comprise) à diversifier leurs sources d'approvisionnement en se reliant aux réseaux du gaz algérien, les nouveaux projets de gazoducs par la mer Baltique et la mer Caspienne, etc.
Mais l'approfondissement et le lancement des projets pour l'«après pétrole» doit être parallèle. La Commission a multiplié les initiatives en faveur des énergies alternatives, notamment d'origine agricole, et son Livre vert leur fera sans doute une large place. Les intentions des Etats-Unis devraient donner un coup de fouet politique aux ambitions européennes, en créant au plus haut niveau un sentiment d'urgence.
Points d'interrogation. Cet appel quelque peu rhétorique sous-entend des questions plus controversées qu'on le dit. La politique énergétique de demain doit-elle admettre ou exclure l'option nucléaire ? Les verts veulent même éliminer la recherche dans ce domaine, alors que dans le camp opposé: on affirme que le problème des déchets est réglé ; on construit un réacteur de troisième génération, on annonce la quatrième. Les biocarburants sont soutenus par tous, mais déjà on se bagarre sur l'opportunité de protéger par des droits de douane la production européenne. Les éoliennes sont parfois contestées… au nom de l'environnement. Et la révolution de l'hydrogène ? Jeremy Rifkin l'annonce pour demain, mais cinq professeurs d'université viennent de la qualifier « d'illusion, potentiellement lourde de conséquences».
Avant la fin du mois, les prémisses politiques d'un engagement total doivent être acquises. Il faudra alors se pencher sur les points que je viens de citer, et sur d'autres encore.
(F.R.)