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Bulletin Quotidien Europe N° 8839
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La situation grave du dossier turc appelle un supplément de réflexion

Des résultats à étendre. Michel Rocard se considère tout autant attaché que n'importe qui à une Europe vraiment intégrée et même fédérale, mais il estime qu'elle n'est pas en vue et que, par conséquent, l'attachement à ce type d'Europe n'est pas un argument valable pour s'opposer à l'adhésion de la Turquie. Au colloque organisé par le IERI (voir cette rubrique d'hier), il l'a dit avec une chaleur non dénuée par moment d'ironie. "L'Europe fédérale était un rêve, et elle avait mes applaudissements. Mais je n'aime pas les défaites, et à la sixième j'en ai marre". Il ne conteste aucunement les succès extraordinaires de l'Europe: paix, réconciliation, droits de l'homme, marché unique, progrès en matière de défense, puissance commerciale, protection sociale, confirmation des services d'intérêt général. Mais pour la grande politique, "nous n'assistons qu'à un énorme baratin". L'UE est "un espace régi par le droit, ce qui est déjà formidable. Et alors, pourquoi ne pas l'étendre à de nouveaux pays? Répondre non, c'est une folie suicidaire." Si un jour le projet fédéral reprend forme, M. Rocard sera à côté de ceux qui le soutiennent. Pour le moment, l'essentiel n'est pas ce qu'on souhaite, mais ce qui est possible et souhaitable. Et M. Rocard ironise sur ceux qui réclament "un vrai débat" sur l'affaire turque, alors que depuis quelque temps on ne parle que de ça.

Sensation de rejet. Le bref débat avec le public qui avait conclu le colloque avait montré que les intervenants d'origine turque ou, d'une manière plus générale, musulmans ressentent l'opposition à l'adhésion de la Turquie comme un rejet, une manifestation presque de mépris: les Européens ne nous veulent pas, ils nous repoussent. Les hommages de plusieurs orateurs à la civilisation turque, le respect exprimé pour la religion musulmane, l'appréciation des progrès vers la démocratie et les droits de l'Homme n'étaient pas du tout perçus. Jacques Toubon en était abasourdi, tellement il avait multiplié les manifestations d'admiration pour la Turquie (tout en estimant qu'elle n'est pas européenne). Il est, à mon avis, clair qu'un "non" éventuel de l'UE à l'ouverture des négociations serait perçu, compris et interprété de l'autre côté comme un rejet de l'Islam. Les chefs de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères doivent nécessairement tenir compte des répercussions politiques, diplomatiques et psychologiques de la décision que le Sommet prendra d'ici deux semaines. Sur ce terrain miné, il est évidemment plus simple pour les adversaires de l'adhésion d'argumenter que pour les responsables politiques de décider. Mais le "oui" susciterait autant de réactions dans l'autre sens.

Préoccupant. C'est pourquoi j'estime que la situation est encore préoccupante. Quelle que soit la décision du Conseil européen, elle suscitera de vives réactions, même si la "troisième option" est de plus en plus citée à côté du oui et du non. Multiplier les conditions préalables ne résout pas le problème de fond, car tôt ou tard ces conditions seraient satisfaites. Il faudrait pouvoir convaincre les opinions publiques que:

a) ce n'est pas vrai que l'ouverture des négociations implique automatiquement l'adhésion, comme l'affirme Robert Badinter (voir cette rubrique d'hier). Les deux partis pourraient constater de commun accord que d'autres types de liens sont préférables, parce que mieux adaptées aux situations respectives;

b) pendant les négociations, la Turquie elle-même pourrait en définitive écarter la formule de l'adhésion face à l'ampleur et l'importance des pertes de souveraineté que celle-ci comporte. C'est une opinion déjà exprimée par le passé par Pierre Moscovici et Wolfgang Schäuble, relancée deux fois dans cette rubrique (17 septembre et 8 octobre), mais qui n'a pas eu jusqu'à présent l'écho que à mon avis, elle mérite Je suis sûr que le Parlement turc et les partis politiques nationaux ne sont pas conscients des répercussions de l'adhésion dans des domaines tels que les droits des Kurdes et d'autres minorités, les droits des femmes, la liberté religieuse, et même des questions économiques comme les réseaux pétroliers. Certaines remarques de Jean-François Drevet restent pleinement actuelles (voir cette rubrique du 22 septembre). Le Parlement turc, les partis politiques et parfois aussi des membres du gouvernement rejettent aujourd'hui en tant que "atteintes à la souveraineté nationale" certaines positions des institutions européennes (Parlement, ou Commission, ou Conseil) qui constituent en fait des obligations pour tout Etat membre, donc pour la Turquie aussi, en cas d'adhésion. Il est vrai que pour le moment le seul objectif poursuivi par Ankara est l'ouverture des négociations avec l'adhésion en point de mire. Mais la situation est beaucoup plus complexe que ce que les voix officielles laissent paraître, pour plusieurs aspects tels que la laïcité de la société turque, les droits des minorités, la situation de la Turquie dans la communauté islamique et d'autres aspects encore.

Gare aux réactions. En conclusion, je doute que l'UE soit en mesure de prendre ce mois-ci une décision définitive réfléchie et apaisante sur l'ouverture des négociations. Je mesure le caractère désagréable d'un énième report, mas j'ai l'impression que d'autres réflexions et rapprochements des points de vue s'imposent. Sinon, gare aux réactions qui suivraient toute décision non suffisamment préparée et équilibrée. (F.R.)

 

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