Dans cette rubrique d'hier, j'ai essayé de présenter une vue d'ensemble des résultats du Sommet et de l'état des travaux relatifs à la relance et à la révision de la stratégie de Lisbonne. J'ajoute aujourd'hui quelques considérations plus personnelles sur l'état de santé et les perspectives de cette stratégie qui, on le sait, a pour objectif de faire de l'Europe l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, avec une triple dimension: économique, sociale et environnementale.
1. Le rapport Kok n'est pas optimiste. Il ne faut pas édulcorer le contenu du rapport Kok, qui est loin d'être optimiste à propos de la santé de la stratégie de Lisbonne. Dans ses déclarations publiques et ses conférences de presse, Wim Kok s'est efforcé de dynamiser les volontés et de diffuser le message que tout est encore possible, mais son évaluation est largement négative (avec une exception pour les pays scandinaves); M.Barroso l'a jugée "inquiétante mais réaliste". En l'absence d'un sursaut, Lisbonne pourrait devenir, selon Wim Kok, synonyme d'objectifs ratés et de promesses non tenues. Encore plus radical, Jürgen Strube, président de l'UNICE (employeurs) a déclaré que la stratégie de Lisbonne se trouve "dans un état piteux".
2. Les lacunes et les échecs concernent essentiellement l'action des Etats membres. L'UE en tant que telle a pris des décisions, a lancé le programme du réseau européen des infrastructures, a renouvelé une partie de sa législation ; mais la plupart des Etats membres ont manqué d'engagement et de détermination politique dans la mise en oeuvre des décisions et dans les réformes. Certes, la conjoncture internationale n'a pas aidé ; il y a quatre ans, le plein emploi (ou presque) paraissait à portée de la main; trois ans de stagnation ou de croissance anémique ont anéanti les espoirs. La plupart des gouvernements doivent relancer l'effort de manière beaucoup plus concrète et courageuse pour que les initiatives européennes soient efficaces.
3. Froideur du Sommet à l'égard du rapport Kok. Les chefs de gouvernement ont partagé les orientations générales du rapport Kok, mais ils en ont, en pratique, rejeté les options opérationnelles. Ils se sont limités, dans leurs "conclusions", à accueillir "avec intérêt" l'exposé de Wim Kok, en précisant que les propositions de la Commission pour la révision de la stratégie de Lisbonne (voir le paragraphe suivant) devront "tenir compte" du rapport Kok et prendre en considération le point de vue des Etats membres. Les chefs de gouvernement ont en particulier rejeté la suggestion selon laquelle la Commission devrait établir un "classement annuel" des progrès accomplis par les Etats membres dans le respect des critères de Lisbonne. Les premiers seraient félicités, les retardataires seraient blâmés, et de la manière "la plus publique possible". On sait que des mécanismes de ce genre existent dans certains domaines, comme la réception de la réglementation du marché intérieur, avec des résultats assez positifs (les Etats membres s'efforcent d'avoir un bon classement). Mais l'idée de les appliquer au domaine des réformes nationales ne tient pas la route.
4. Le rôle essentiel de la Commission est reconnu (à quelques détails près). Elle est invitée à présenter d'ici la fin janvier 2005 "les propositions nécessaires pour procéder à la révision à mi-parcours" de la stratégie. Les conclusions du Sommet précisent que ce sera "un ensemble complet de propositions", y compris les ajustements éventuels du Pacte de stabilité ainsi que la révision de la "stratégie pour le développement durable" définie à Göteborg en juin 2001. La Commission garde, donc, l'exclusivité des propositions. Mais certaines innovations institutionnelles demandées par M.Barroso n'ont pas été retenues: ni le classement des Etats membres (voir le point précédent), ni un rôle explicite de "leadership" pour la Commission dans la mise en oeuvre de la stratégie, ni l'idée de nommer un "Monsieur Lisbonne" dans chaque capitale. Dans son adieu au Sommet en tant que président de la Commission, Romano Prodi a insisté sur le rôle irremplaçable de la Commission (qui n'est pas un bureau d'études, elle doit avoir de l'autorité), mais en soulignant en même temps qu'elle doit travailler en étroite liaison avec le Conseil européen.
5. Une "variété extraordinaire". J'ai déjà fait allusion hier aux divergences très sensibles entre les positions nationales, mises en lumière par l'échange de vues entre les chefs de gouvernement qui a suivi l'exposé de Wim Kok. Les pages 12 et surtout 13 de notre bulletin du 6 novembre en fournissent une image assez fidèle. La discussion a été qualifiée de "vivante", et selon Romano Prodi, elle a été "extraordinaire par la variété des opinions exprimées". Comment ne pas sentir une certaine ironie dans cette définition?
J'exprimerai, dans mon dernier commentaire de cette semaine, mon opinion sur trois aspects sensibles: les raisons pour lesquelles le "modèle scandinave" n'est pas transposable dans la plupart des autres Etats membres ; le rôle (modeste) des immigrations dans la création de la "société de la connaissance"; la signification de l'initiative de la France, l'Allemagne, l'Espagne et la Suède à propos des jeunes. (F.R.)