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Bulletin Quotidien Europe N° 8809
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Blanc et noir des auditions - L'affaire Buttiglione, ou de l'ambiguïté

L'aspect positif… Les péripéties des auditions des futurs Commissaires par les parlementaires européens ont à la fois un aspect très positif et un aspect conflictuel en partie désagréable. Ce second aspect ne devrait pas faire oublier le premier, qui a confirmé avec éclat la montée en puissance du Parlement et son rôle croissant, au-delà de la fonction essentielle de co-législateur, en tant qu'institution responsable de l'investiture et du contrôle de la Commission. Quel exemple de démocratie européenne en marche, ces auditions détaillées et parfois pointilleuses ! Jamais par le passé une Commission européenne in fieri n'avait été soumise à un examen aussi poussé et approfondi. Le Parlement, ainsi que les autres institutions (et même l'opinion publique, dans la mesure où elle a suivi l'événement) disposent aujourd'hui d'une connaissance assez précise: non seulement de l'orientation politique générale de chacun des nouveaux Commissaires, mais aussi de leurs intentions sur les dossiers dont ils auront la responsabilité, leur passé, leurs intérêts économiques, leurs propriétés personnelles. La transparence démocratique de l'Union a fait un bond.

… et l'aspect désagréable. J'ai insisté sur l'aspect positif parce qu'il risque de rester dans l'ombre face à l'autre, celui des querelles entre les groupes politiques et des questions personnelles qui ont quelque peu assombri l'opération. Certes, les querelles font elles aussi partie du jeu et prouvent que le PE devient de plus en plus un véritable Parlement où la confrontation des idées prend un rôle essentiel. Toutefois, notamment dans l'affaire qui a provoqué le plus de remous, aussi bien les groupes politiques que le candidat Commissaire Rocco Buttiglione et certains commentateurs ont, à mon avis, contribué à gonfler outre mesure certaines divergences et à provoquer une situation dont les protagonistes risquent de perdre le contrôle. Le groupe socialiste (avec des parlementaires d'autres groupes) a, dans l'une des deux commissions parlementaires concernées, voté contre l'attribution à M.Buttiglione du portefeuille prévu mais en faveur de sa nomination comme vice-président, avec d'autres fonctions. Ensuite, c'est le groupe PPE/DE qui, en refusant le déplacement de M.Buttiglione vers d'autres fonctions, a provoqué le vote négatif final dont le président de la commission parlementaire, Jean-Louis Bourlanges, n'a pu que prendre acte. La semaine prochaine, en session plénière, les socialistes, pour maintenir leur opposition à M. Buttiglione en tant que Commissaire "justice", devraient voter contre la Commission Barroso dans son ensemble, car le Parlement ne peut rejeter un Commissaire individuel. En réclamant le maintien de M.Buttiglione au poste prévu, le groupe PPE/DE a lancé un défi aux socialistes. Cet affrontement entre les deux principaux groupes politiques place le président de la Commission M.Barroso dans une position difficile: s'il confirme le portefeuille de M.Buttiglione, il risque le "non" d'une partie substantielle du Parlement à l'égard de sa Commission, s'il change le portefeuille de M.Buttiglione il risque d'avoir contre lui le groupe majoritaire qui en principe le soutient! L'une comme l'autre éventualité dépassent la volonté des deux groupes; c'est pourquoi ils risquent de perdre le contrôle de la situation.

Accusations réciproques. M.Buttiglione aurait pu esquiver l'affrontement en évitant tout simplement de donner des indications détaillées sur ses convictions religieuses. Au-delà des généralités (sa foi catholique était bien connue de tous), il aurait pu se dérober aux questions précises sur son attitude à l'égard de l'homosexualité en indiquant qu'il s'oppose à toute discrimination, que les orientations sexuelles des citoyens n'ont aucune influence sur l'égalité de leurs droits et que ses opinions personnelles à propos de la notion de péché ne jouent ici aucun rôle. De la même manière, à quoi bon préciser qu'en bas latin le mariage se disait "matrimonium", dont l'origine était le mot "mater" (mère) est qu'il n'y a pas de matrimonium s'il n'y a pas de mère? Le mariage entre homosexuels étant un choix national, l'UE n'ayant pas à l'imposer ni à l'interdire, l'excès d'explications, avec des traductions simultanées forcément approximatives, a suscité des controverses inutiles et en partie injustifiées. D'une part, l'on prétend que M.Buttiglione entend imposer à l'Europe la doctrine et les choix de l'Eglise de Rome, de l'autre que l'UE brime la liberté religieuse parce qu'elle veut interdire aux catholiques d'exprimer leurs convictions et croyances. Quel beau gâchis, avec accusations réciproques d'intégrisme catholique ou d'intégrisme laïque, de "lobby gay" ou d'obscurantisme!

Par ailleurs, je reproche, à certains commentateurs d'avoir rapporté de manière inexacte les termes du débat, faisant dire par exemple à M.Buttiglione que la famille existe pour permettre à la femme de faire des enfants en bénéficiant de la protection de l'homme, alors qu'il parlait de l'origine du "matrimonium" en tant que garantie pour la femme que le père de ses enfants ne peut pas l'abandonner, mais doit assumer ses responsabilités matérielles (concept repris sous une forme ou l'autre dans tous les codes nationaux).

Il sera difficile de raccommoder la fracture sans conséquences pour les relations entre le PE et la Commission. Je reviendrai demain sur quelques autres aspects des "auditions". (F.R.)

 

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