Après un assez long silence, Jacques Delors a prononcé la semaine dernière un discours. L'occasion était austère: la Conférence des instituts européens de statistique. Mais, tout en reconnaissant l'importance des statistiques comme base d'une conduite judicieuse des affaires européennes, ce n'est pas de statistiques qu'il a parlé. Il a saisi l'occasion pour esquisser une vue d'ensemble de la situation de l'UE. Et il l'a fait de la manière qui n'appartient qu'à lui: une vision, la clarté, et cette liberté d'esprit qui dérive à la fois de sa nature profonde et de sa situation d'indépendance totale par rapport aux institutions, aux partis politiques et aux clans de n'importe quelle catégorie. Jacques Delors parle, et c'est une certaine idée de l'Europe qui s'exprime.
Les objectifs doivent être "pertinents et réalistes". M. Delors a donné à cette occasion sa réponse à deux questions fondamentales pour l'avenir de la construction européenne. La première, il la pose sans cesse depuis l'époque où il présidait la Commission, sans que jamais les princes qui nous gouvernent aient jugé opportun d'essayer d'y répondre. La voici: « La Grande Europe à 25, et demain à plus de 30, accomplira-t-elle une mutation par rapport à la Communauté qui a déjà beaucoup évolué depuis 50 ans ? ». Jacques Delors ne se prive pas de rappeler que, dès les événements de 1989, il avait marqué son "soutien enthousiaste" à l'élargissement vers l'Est et ne peut pas "être accusé, comme d'autres, de chercher des arguments pour retarder, sinon empêcher, la réunion de tous les Européens". Mais dès que l'élargissement avait été en principe décidé, il avait défini pour la Grande Europe trois ambitions et objectifs "pertinents et réalistes": 1) un "espace de paix et de compréhension mutuelle"; 2) la mise en oeuvre d'une politique de cohésion et de développement "solidaire et soutenable"; 3) le respect de la diversité des cultures "qui est la richesse de notre continent".
L'objection à cette vision était toujours la même: en laissant l'Union économique et monétaire, la politique étrangère et la défense en marge des objectifs communs à tous, n'aboutissait-on pas à créer une "Europe à deux vitesses", ou carrément à séparer les Etats membres en deux catégories?
Jacques Delors répond en soulignant que les objectifs qu'il indique pour la Grande Europe sont fondamentaux et d'une portée historique. Le premier, paix et stabilité, est la base de tout: "En considérant les difficultés passées, en pensant à l'intégration future des Balkans, il s'agit d'une mission essentielle qui demande toute notre vigilance et nos soins".
Etendre les acquis de la construction européenne. Quant au deuxième objectif, il en montre toute la signification et la richesse, car il vise "l'extension des acquis de la construction européenne". Non seulement la libre circulation des personnes, des biens et des services, mais aussi la cohésion économique et sociale (incluant notamment la politique régionale), des efforts communs en matière de recherche et d'innovation et "la poursuite raisonnable de la dimension sociale: adoption de minima dans le domaine des conditions et de la rémunération du travail, incitations à la négociation entre les patronats et les syndicats, développement des échanges notamment d'étudiants (programme Erasmus). Et M.Delors ajoute avec force: "Si une partie de ces programmes devait être abandonnée, alors il ne s'agirait plus, selon moi, du même projet européen". Le plafonnement des ressources de l'UE à 1% du PIB de l'Union signifierait l'abandon du projet économique et social de l'Union: "Le budget de l'Union ne peut être ramené à une sorte de chambre de compensation financière entre les pays riches et les pays les moins riches".
Contre l'uniformisation mondiale. Le troisième objectif implique de "défendre et illustrer notre patrimoine et nos talents face au risque d'uniformisation de la mondialisation, et aussi de stimuler la création culturelle dans tous les domaines, nous enrichir mutuellement de nos différences".
Prendre acte des divergences. Pourquoi l'Union économique et monétaire, la politique étrangère et la défense ne figurent-elles pas parmi les objectifs spécifiques de la "Grande Europe"? Voici la réponse de Jacques Delors: "Je prends acte de nos divergences, de nos évolutions différentes. Les coopérations renforcées prévues par les traités permettent d'avancer dans ces domaines avec un groupe de pays, mais en laissant la porte ouverte à tous les autres." Il rappelle que "c'est ainsi que la construction européenne a pu avancer", en citant les opting out du passé et le cas de la monnaie unique et en réaffirmant la règle de base: on ne peut pas contraindre un Etat membre à accepter un pas en avant qu'il ne veut pas, mais cet Etat membre ne peut pas empêcher ses partenaires de le faire.
La deuxième question à laquelle Jacques Delors a répondu est liée à l'actualité communautaire et à certaines polémiques en cours: "comment surmonter les contradictions qui apparaissent entre les diverses conceptions de l'Europe dans le domaine économique et social?" J'en rendrai compte demain. (F.R.)