Une conception européenne de la politique commerciale. Je reviens sur ce que j'ai indiqué dans cette rubrique d'hier à propos du remplacement prochain, dans la Commission Barroso, des Commissaires responsables de la politique commerciale et de la politique agricole. Pascal Lamy, avec le soutien oh combien efficace de Franz Fischler et l'approbation plus ou moins aisément obtenue mais en définitive permanente du Conseil, a jeté les bases d'une politique commerciale raisonnable de l'UE dans le contexte de la mondialisation, et ces bases doivent être sauvegardées et consolidées. Certes, la conception que j'ose qualifier d'« européenne » de la libéralisation des échanges n'est pas encore entièrement acceptée au niveau international, et le compromis réalisé à Genève pour le nouveau round de négociations de l'OMC ne reprend pas la totalité des demandes initiales de l'UE, loin de là. Mais certains principes sont acquis, d'autres progressent, et de toute manière l'Union doit, en ce qui la concerne, tenir fermement le cap. Avant de quitter ses fonctions, Pascal Lamy ouvrira le débat sur un volet supplémentaire, celui des "préférences collectives", terminologie peu claire (je préférerais la formule "préférences de la collectivité") qui sous-entend des idées révolutionnaires susceptibles de modifier sensiblement les règles du commerce mondial. J'y reviendrai bientôt, avant que, le 15 septembre prochain, M. Lamy ouvre formellement la discussion sur cet aspect, et je me limite pour le moment à synthétiser le point de départ: le commerce mondial doit être de plus en plus libre, c'est entendu, mais avec des règles et des disciplines de nature environnementale, sociale et réglementaire, sans lesquelles les échanges commerciaux deviennent une jungle, à l'avantage des plus puissants, des multinationales, des commerçants sans scrupules et des producteurs malhonnêtes, au détriment des plus pauvres ainsi que de la qualité et de la sécurité des produits et en définitive des consommateurs, donc de tous.
Le voile épais de l'ignorance et de l'incompréhension. Les disciplines à introduire ne sont pas une trouvaille des forces politiques, mais résultent des exigences croissantes des opinions publiques: ce sont des mouvements spontanés d'organisations de consommateurs qui imposent aux multinationales le respect de certaines règles relatives, par exemple, au travail des enfants et qui favorisent l'éclosion de normes de loyauté commerciale, et ce sont les producteurs qui réclament une protection plus efficace de leurs dénominations géographiques et le renforcement de la lutte contre la contrefaçon.
Les problèmes spécifiques de l'agriculture se situent dans ce contexte. Je suis presque embarrassé d'en parler encore, tant ces problèmes reviennent régulièrement dans cette rubrique. J'ai pourtant l'impression que le voile d'incompréhension et d'ignorance qui les couvre est encore épais, et l'arrivée d'un nouveau Parlement et d'une nouvelle Commission m'incite à insister encore et encore. Ma position n'a jamais était facile, car elle dérange à la fois les organisations agricoles (lorsque je dénonce certains abus et déviations de la politique agricole commune), le grand commerce international, les multinationales de l'agroalimentaire, les démagogues qui prétendent que la libéralisation totale des échanges agricoles serait positive pour les pays les plus pauvres (qui en sont au contraire les principales victimes). Ceci fait beaucoup de monde pour un petit journaliste. En même temps, m'encouragent à insister des voix telles que, dès le départ, celle de Jacques Delors (mes lecteurs connaissent la signification que cette voix a pour moi) ou des encouragements imprévus, comme par exemple la lettre d'un industriel néerlandais (Julius Hosman, Head European and International Public Affairs du Corus Group), qui, l'année dernière, en m'envoyant une étude très intéressante sur les bénéfices attendus du Doha Round, ajoutait: "Comme industriel néerlandais, je suis supposé être en désaccord avec vos réflexions sur la politique commerciale et la politique agricole. En réalité, j'ai appris beaucoup de vos arguments et je sympathise avec vos conclusions sur le commerce international des produits agricoles. Même pour un industriel, il n'est pas difficile de comprendre que les lois du marché applicables aux produits industriels ne peuvent pas être les mêmes pour l'agriculture."
Des idées qui progressent. En fait, certaines idées progressent. La dichotomie entre les différentes ONG (Organisations non gouvernementales) est de plus en plus évidente: celles qui visent essentiellement leur propre visibilité et des succès politiques réclament la libéralisation totale du commerce agricole mondial et dénoncent le "protectionnisme" du principal importateur de produits agricoles des pays pauvres (c'est de l'UE que je parle), alors que les ONG qui agissent "sur le terrain" affirment le droit pour ces pays de développer une agriculture de subsistance essentiellement consacrée à l'alimentation de leurs populations, et dénoncent la « monoculture pour l'exportation » comme la pire menace pour des centaines de millions de paysans affamés. Mais pour les premières, le bien-être des « damnés de la terre » est le dernier des soucis.
J'attends de la Commission Barroso une attitude claire sur ces questions vitales. (F.R.)