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Bulletin Quotidien Europe N° 8680
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Influence croissante de l'UE en politique étrangère, mais…

Le fait d'exister. À ceux qui dénoncent sans cesse l'inexistence de l'Europe en politique étrangère, je voudrais faire remarquer à quel point l'UE est politiquement efficace par le simple fait qu'elle existe. Son existence influence directement le comportement de nombreux pays tiers, en Europe et ailleurs, et dans la bonne direction, en déterminant le comportement de pays et de populations. Combien d'années les pays d'Europe centrale et orientale ont-ils gagné dans leur évolution, dans le but d'être prêts pour entrer dans l'UE? La consolidation des frontières et les problèmes si compliqués des minorités n'auraient pas été réglés si vite et de manière consensuelle en l'absence de la perspective de l'adhésion. La Hongrie n'aurait peut-être pas encore clôturé cette question si elle n'avait reçu l'assurance que les minorités hongroises dans les pays voisins seraient dûment protégées par des dispositions communautaires qui peuvent être encore renforcées.

Mais ceci fait désormais partie de l'histoire; d'ici quatre semaines, tous ces pays seront dans l'Union. Regardons plutôt l'influence directe de l'UE ailleurs. Les chances d'une solution à Chypre dans le courant de ce mois-ci sont évidemment liées à l'échéance de l'adhésion; si le dernier mur qui sépare encore une ville européenne en deux communautés ethniques va disparaître, c'est grâce à l'existence de l'UE. Et que dire de la Turquie? Le souci de respecter les critères de Copenhague en vue d'ouvrir les négociations d'adhésion constitue l'aiguillon qui incite les autorités turques à accélérer les réformes politiques. La transformation, si elle réussit, sera profonde, sans équivalent dans le reste du monde musulman. D'ailleurs, ce n'est pas seulement en Turquie mais dans l'ensemble du cercle méditerranéen que l'existence de l'UE est en elle-même déterminante. Et la situation est analogue à propos de l'Ukraine et d'autres pays de l'Est.

Et les Balkans? J'en arrive au point douloureux: les Balkans. L'effet UE a déjà joué en Slovénie et il joue actuellement en Croatie. Je ne mets pas en doute la sincérité des autorités qui affirment qu'elles effectuent les réformes politiques pour promouvoir le progrès et le bien-être de leurs pays, adhésion ou pas. Je dis simplement que la perspective de l'adhésion exerce une pression positive puissante aussi bien sur les forces politiques et économiques que sur les opinions publiques. Il est toutefois vrai que, dans certaines parties de l'ancienne Yougoslavie, on est encore loin de l'objectif; les événements récents du Kosovo le confirment. Mais là aussi, pour ne pas dire là surtout, le salut ne peut venir que de l'Europe unie. L'UE assume de plus en plus de responsabilités directes dans ces zones; nous ne sommes heureusement plus dans la situation des années où l'Union était impuissante et où l'intervention indispensable de l'OTAN allait au-delà du nécessaire et du raisonnable (la destruction des ponts sur le Danube!). L'approbation de la Constitution de l'UE et la réalisation de ses projets concernant les forces de réaction rapide permettront d'éviter à l'avenir dans ces régions les dérapages inadmissibles. À condition de ne pas se tromper de politique. Je m'explique.

Kosovo: se méfier de la démagogie. Certaines déclarations récentes de Jean-Claude Juncker (qui est le premier ministre ayant la plus vaste expérience européenne) et de deux ou trois europarlementaires m'encouragent à formuler, avec prudence et en forme dubitative, quelques observations. L'UE réclame un "Kosovo multiethnique"; c'est sa position officielle, et le Sommet vient de demander aux autorités locales d'apporter "la preuve de leur attachement" à cette formule. Je ne discute ni la légitimité ni l'orthodoxie politique de cette position. Mais les événements, aussi bien du passé que tout récents, indiquent que les populations n'en veulent pas. C'est peut-être dommage, mais c'est ainsi. Les autorités serbes elles-mêmes ont suggéré de commencer par créer différentes "provinces" homogènes, qui deviendraient progressivement de plus en plus autonomes. Ceux qui s'y opposent pour des raisons de principe risquent de partager ensuite la responsabilité de troubles (et tueries) futurs. M.Juncker a critiqué le "discours flou et contradictoire" de l'UE sur les perspectives européennes du Kosovo, en réclamant un débat sur "notre conception de l'essor, de l'avenir et du développement de la région" (voir notre bulletin du 27 mars p.7). Trois jours plus tard, le conservateur britannique Charles Tannock a évoqué "une partition du Kosovo". Après la déclaration du Sommet, le ministre britannique de la Défense Geoffrey Hoon ne pouvait que rejeter cette hypothèse, mais il a constaté que l'UE doit "de plus en plus protéger les minorités serbes" (avec la même fermeté utilisée lorsque les minorités à protéger étaient de l'autre côté). Mardi, plusieurs parlementaires sont revenus sur le sujet, Joos Langendijk parlant explicitement d'un Kosovo indépendant (voir notre bulletin du 1er avril p.4).Est-il besoin de rappeler qu'entre-temps les Kosovars ont commencé à détruire les églises et monastères orthodoxes, patrimoine précieux et irremplaçable de notre civilisation? Il faut à tout prix empêcher que de tels actes se poursuivent. Et rechercher des solutions qui tiennent compte autant que possible des aspirations des populations; même en politique étrangère, il faut se garder de la démagogie. (F.R.)

 

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