La palinodie de Joschka Fischer. La mode change. L'Europe à deux vitesses, les avant-gardes et les groupes pionniers perdent du terrain, en faveur d'une Union compacte à 25. Certes, les prises de position dans ce sens ne sont pas une nouveauté; la nouveauté, c'est qu'à présent même des personnalités qui avaient soutenu la thèse opposée changent d'avis (Joschka Fischer) ou assouplissent leur position précédente (Jacques Chirac). Le discours du ministre allemand des Affaires étrangères est une véritable palinodie: il a reconnu qu'il ne prononcerait plus tel quel, aujourd'hui, son célèbre discours de l'an 2000 à la Humboldt-Universität, parce que la situation a changé et l'Europe a besoin de la "dimension continentale" face aux colosses que sont ou seront les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde. Même l'adhésion de la Turquie doit, à son avis, être vue sous cet angle: tous les Européens ensemble pour faire valoir leur poids dans le monde.
Un directoire imaginaire. Cette évolution a un aspect positif: elle devrait dissiper pour toujours la crainte d'un "directoire". On a trop parlé de ce danger qui, à mon avis, n'est pas réel. Le dernier Sommet Allemagne/France/Royaume-Uni, consacré aux questions économiques, a rempli les journaux mais il a abouti à un texte… qui n'est pas très différent de celui qui se voulait alternatif, adopté quelques jours plus tard par six autres Etats membres, dont l'Italie, l'Espagne et la Pologne. A quelques nuances près, les deux textes reprennent des orientations et recommandations déjà formulées dans la masse de documents que la Commission européenne a préparés pour le prochain "Sommet du printemps". À la radio, Jean-Claude Juncker s'est félicité avec beaucoup de finesse et d'esprit des réunions à trois: "Je pense que c'est l'amour du prochain qui a réuni Tony Blair, Jacques Chirac et Gerhard Schröder, parce qu'ils ont vu que nous n'aimions pas que nos réunions de Bruxelles soient interrompues pour leur permettre de s'entendre (…). Qu'ils se mettent d'accord avant, cela fait avancer l'Europe avec davantage d'élégance." Sa conclusion (écrite, celle-ci) a été nette: "Je ne crois pas au risque de directoire; pour diriger l'Europe, il faut être d'accord sur l'essentiel…"
Rien ne change quant au fond. Bienvenues, donc, sont les déclarations de Joschka Fischer, de Jacques Chirac et d'autres personnalités du même acabit, si elles dissipent les craintes et rassurent à la fois les petits pays, les nouveaux Etats membres et les opinions publiques. Mais ces déclarations ne changent rien quant au fond. La vision de M.Fischer d'une Europe pesant dans le monde autant que les Etats-Unis et les autres pays/continents cités suppose que l'UE soit tout aussi compacte; ce qui est loin d'être le cas, je pense. Et si certains Etats membres ne peuvent pas ou ne souhaitent pas s'orienter vers l'unité politique et vers l'Europe de la défense, et rejettent le principe des décisions majoritaires, il faudra choisir: ou bien l'on admet que certaines réalisations essentielles ne naîtront pas à 25 (et encore moins à 27, ou à 30, ou davantage), ou bien l'on fait de la rhétorique. D'ailleurs, dans son discours de Budapest, le président Chirac avait pris le soin de préciser que l'Europe doit avancer à 25, mais "en respectant le rythme de chacun: certains pays auront la volonté et la capacité d'aller plus vite et plus loin: laissons les ouvrir le chemin. D'autres sont plus hésitants: laissons leur le temps nécessaire de s'adapter", étant entendu que la démarche "devra rester ouverte, concertée et progressive", trois adjectifs soigneusement pesés. L'article du Premier ministre portugais José Manuel Durão Barroso, cité dans notre bulletin du 3 mars (p.6), ne dit pas autre chose: avec 25 pays et davantage, "l'approfondissement ne pourra plus être conditionné par le plus petit dénominateur commun. Des formules de flexibilité devront être trouvées afin de permettre à ceux qui le souhaitent d'aller de l'avant. Mais cela ne doit pas aboutir à des cercles exclusifs ni à des situations où quelques-uns définissent seuls la voie à suivre sur des questions qui intéressent tous les autres. Chaque nouvelle avancée devra être construite sur la base d'un véritable esprit de confiance et être ouverte à tous ceux qui veulent y participer à un stade ultérieur."
En clair: c'est le directoire qui est condamné, aucunement la "différenciation" dans le sens où ce terme a été introduit dans le débat par Jacques Delors (et personne n'a encore trouvé mieux). Le projet du Groupe Spinelli (voir cette rubrique du 2 mars) se donne lui aussi comme objectif l'enterrement des directoires, des avant-gardes et des groupes pionniers, mais il constitue l'exemple le plus structuré de différenciation que je connaisse: le « groupe de l'euro » aurait ses procédures de gouvernance économique, son harmonisation fiscale, son budget, ses Conseils ministériels, et même ses Sommets! Conclusion: les revirements constatés enterrent les "directoires", et c'est tant mieux, mais ils imposent encore davantage d'intégration, si l'objectif est celui indiqué par Joschka Fischer de "grandir assez étroitement ensemble pour faire valoir notre poids". Et si tous ne sont pas d'accord sur "davantage d'intégration" (c'est bien le cas actuellement), les Etats membres prêts et disposés à agir doivent se mettre en mouvement. Aux autres de suivre. (F.R.)