Un "pessimisme revigorant". Il a beau se proclamer plutôt pessimiste, déçu et désenchanté par la situation actuelle de l'Europe, il ne pourra pas empêcher que ses interventions soient toujours, pour qui l'entend, revigorantes. C'est de Jacques Delors que je parle. Il a passé trois jours à Bruxelles, il s'est exprimé à la radio et à la télévision, il a rencontré des journalistes belges, il a présenté ses "Mémoires" dans une librairie et à la "Fondation Spaak". Il n'a pas caché ses perplexités et il n'a pas épargné ses critiques à certains acteurs de la scène communautaire. Mais rien ne pouvait empêcher qu'en définitive, en l'écoutant, l'on ressentait surtout sa passion pour la construction de l'Europe unie; et ce message passait, sans besoin de rhétorique ni d'envolées lyriques, par la simple force de la conviction et par la sincérité de l'engagement. Il parlait souvent de lacunes, de lâchetés et de mesquineries, mais le résultat était pour qui l'écoutait un sursaut d'énergie positive et la volonté renouvelée de redonner enthousiasme et élan à la cause européenne. L'ovation qui l'a salué après son intervention au Palais des Académies de Bruxelles en témoigne.
Les trois priorités du moment. Lors de la cérémonie à la Fondation Spaak, invité par Christine Ockrent à citer trois mots indiquant ce qui est en ce moment le plus urgent pour l'Europe, il a répondu: 1) une vision; 2) la confirmation de la méthode communautaire; 3) la "différenciation", qui doit devenir un terme compréhensible pour tous et accepté par tous. Chacune de ces trois priorités mérite un bref commentaire.
La vision doit permettre de comprendre si les peuples et les responsables politiques ont encore comme objectif de construire une Europe solidaire ayant un rôle à jouer dans le monde, ou si certains d'entre eux préfèrent une simple zone de libre-échange pour développer le commerce. Si l'on ne regarde pas un peu plus loin que les avantages immédiats et les intérêts nationaux du jour, on ne peut pas avoir une perspective d'avenir. Le "culte de l'instantané" empêche à la fois la mémoire du passé (aussi bien l'histoire centenaire et parfois millénaire de nos nations que l'histoire de la construction européenne) et la vision du futur. Il faut redonner aux gens "le sens de la responsabilité individuelle" et en même temps "le réflexe collectif, avec le sentiment d'appartenance à un ensemble". Jacques Delors n'a pas l'impression que les vingt-cinq aient la même conception de l'Europe à construire.
Plus que jamais indispensable. La confirmation de la méthode communautaire, c'est tout d'abord le rétablissement de la confiance, du respect et du dialogue entre les institutions, en mettant fin "aux phrases assassines et aux coups de menton" qui provoquent l'énervement et annulent la compréhension réciproque (voir cette rubrique du 20 janvier). La Commission doit s'efforcer d'être "au service des gouvernements et de l'Europe", mais elle doit recevoir en retour " le respect qui lui est dû, à elle et à son président". Il faut calmer le jeu et retrouver l'esprit qui avait animé la Convention. Elle a fait du bon travail, la Convention (avec une mention spéciale pour les parlementaires nationaux): "on y respirait mieux que dans une CIG, elle avait ouvert les fenêtres sur l'Europe". Dans une Europe à 25, la méthode communautaire est, selon Jacques Delors, plus que jamais indispensable; il faut revenir aux règles de fonctionnement inscrites dans les textes. Les innovations dont on fait parfois grand cas, comme le président stable du Conseil européen ou le "ministre" des Affaires étrangères, ne constituent pas l'essentiel: on change le nom du Haut représentant de la PESC, ce n'est pas ça qui changera la substance. La méthode communautaire, c'est tout d'abord le rôle de la Commission et la possibilité de décisions majoritaires au Conseil, plus la codécision pour le Parlement.
Comprise par tous et acceptée par tous. La différenciation, c'est prendre acte du fait que les prochaines étapes de la construction européenne ne pourront pas être parcourues par tous en même temps; c'est impensable. On ne peut pas attendre l'unanimité pour bouger; avec une telle règle, aujourd'hui on n'aurait même pas l'euro. La possibilité de certaines réalisations entre les Etats membres qui les veulent, dans le cadre de l'Union, en respectant ses règles et en laissant la porte ouverte aux autres, c'est ça la différenciation, et elle a toujours existé. Mais, selon Jacques Delors, il y a en ce moment une "fixation des esprits, rien ne passe. Je dis différenciation, et en Pologne ou en République tchèque, on répond qu'on ne veut pas d'Europe à deux vitesses". La différenciation doit devenir un terme compris et accepté par tous; la rejeter signifie encourager les réalisations en dehors du cadre communautaire; et alors l'Union ne sera plus qu'une vaste zone de libre-échange sans âme, qui ira en s'effritant car elle ne pourra pas gérer des questions essentielles telles que, par exemple, l'immigration ou le droit d'asile. Mais les prétendus "Grands" qui agiraient pour leur compte, ne doivent pas se faire trop d'illusions: ils ne garderont pas leur influence dans le monde. S'ils ne peuvent pas parler au nom de l'Europe comme ensemble, ils seront eux aussi balayés, ils ne pèseront pas lourd face aux Etats-Unis, à la Chine et aux autres grandes entités mondiales. Même la prospérité économique et le bien-être seraient, à la longue, compromis (voir plus loin les passages relatifs à l'Union économique et monétaire).
Alors, que faudrait-il faire? Agir dans trois directions. a) l'Europe à 25 (et bientôt davantage) devra gérer l'espace européen de manière cohérente et complète, avec l'indispensable solidarité et avec les politiques communes, y compris celles relatives à la justice et aux affaires intérieures ("il y a eu du bon, dans le domaine JAI"); b) parallèlement, il faut "réussir l'UEM, qui continue à boiter", et c) ouvrir la voie à la différenciation permettant de développer progressivement des "actions communes" dans le domaine de la politique étrangère (actions communes, pas une politique commune qui n'est pas encore à notre portée) et de la politique de défense. Avec ces trois éléments - gestion efficace de l'espace commun, Union économique et monétaire complétée et renforcée, différenciation admise - et en restant fidèles à la méthode communautaire, "on peut repartir", car pour l'Europe "rien n'est jamais acquis mais rien n'est jamais perdu".
Si l'Europe ne réussit pas l'UEM, à quoi bon d'autres projets? Dans plusieurs de ses interventions, Jacques Delors a insisté en particulier sur l'équilibrage et l'efficacité de l'Union économique et monétaire. Le "pilier économique" à côté du pilier monétaire est indispensable: " sans cela, rien n'est sérieux". Il s'est gentiment moqué du "nominalisme français, qui est parfois incroyable": la France a obtenu que le mot "croissance" soit ajouté au Pacte de stabilité, et elle était satisfaite. Dès 1997, Jacques Delors avait proposé qu'on ajoute au Pacte de stabilité un "Pacte de coordination des politiques économiques" qui aurait permis de développer une politique économique et sociale coordonnée accroissant les possibilités de croissance et de développement équilibré, créateurs d'emploi. À la "Libre Belgique", il a déclaré: "J'ai envoyé ce projet à plusieurs responsables, mais je n'ai même pas eu droit à une réponse. Voilà où nous en sommes. Il faut reformer et réussir l'UEM, mais on sent qu'il n'y a pas la volonté de partager l'exercice de la souveraineté dans les domaines de politique économique et sociale. C'est lié à l'attitude majoritaire des ministres de l'Economie et des Finances." Dans l'exposé devant la Fondation Spaak, lors de la cérémonie organisée par Etienne Davignon et par Antoinette Spaak, il a dit: "Si l'on ne réussit pas l'UEM, à quoi bon d'autres projets? À défaut de la coordination économique, même l'euro pourrait avoir des difficultés. Il faut rendre hommage à l'euro. Qu'est-ce qui serait arrivé en son absence, compte tenu des déficits budgétaires et des crises financières dans le monde? Certaines monnaies des Etats membres auraient été attaquées, on aurait eu droit aux tempêtes monétaires dans l'UE même. Avec l'euro, tout est resté tranquille. L'euro nous protège, mais il ne dynamise pas. Nous avons besoin d'une gouvernance économique fondée sur la coordination. Et alors reviendront en Europe les périodes fastes et dynamiques."
Un choix non exhaustif. Dans ses journées bruxelloises, Jacques Delors a touché aussi plusieurs autres sujets, dans des exposés ou en réponse à des questions. Voici un choix non exhaustif.
- Le rôle de la Commission européenne. "La Commission est au service des gouvernements et au service de l'idée européenne. Plus elle aide les gouvernements à trouver des solutions, plus elle a de crédit et peut faire des propositions. Mais quand on voit la manière dont M.Prodi est traité par certains gouvernements, c'est inacceptable! (…) Il faut maintenant des gens qui désénervent la situation, qui calment les épidermes rougis. Il faut retrouver sinon un climat de confiance, tout au moins un climat de non-belligérance entre les Européens. C'est à la Commission et à la Présidence du Conseil de jouer. De mon temps, on le faisait ensemble." (Extrait de l'entretien avec la rédaction du "Soir" de Bruxelles).
- Le Pacte de stabilité et la Cour de Justice. M.Delors avait déjà exprimé son désaccord avec la décision de la Commission d'attaquer en Cour de justice le Conseil Ecofin pour ne pas avoir respecté les procédures du Pacte de stabilité (voir notre bulletin du 15 janvier, page 9). Il a toutefois précisé qu'il ne critique pas la Commission: il dit simplement qu'à sa place, il n'aurait pas pris cette initiative parce que "du point de vue de la pédagogie européenne, c'est nul", les questions de procédure étant incompréhensibles pour les gens (réponse à une question, à la librairie "Chapitre Douze").
- La plus grande déception en tant que président de la Commission. Il a cité le rejet du Livre Blanc "Croissance, compétitivité et emploi" par les ministres des Finances, en précisant: "J'ai été extrêmement déçu, et même ulcéré, par leur attitude à l'égard du Livre blanc, alors que les chefs d'Etat et de gouvernement avaient donné leur approbation." (Extrait de l'entretien avec Sabine Verhest de "la Libre Belgique").
- Ce qui est en jeu. "L'Europe a intérêt à comprendre qu'elle doit dépasser ses divisions. C'est une question de survie ou de déclin. Les hommes politiques européens n'ont pas l'air de s'en rendre compte et réagissent d'une manière assez insouciante par rapport à la réalité d'un monde cruel dans lequel, si nous n'y prenons garde, nous serons marginalisés. Qu'est-ce que nos enfants dirons alors de nous?" (Extrait de l'entretien avec la rédaction du "Soir" et des réponses à la librairie "Chapitre Douze").
(F.R.)