Il n'est pas toujours facile pour l'opinion publique de suivre les évolutions concernant les adhésions des pays d'Europe centrale et orientale à l'Union. Les derniers rapports de la Commission sont-ils positifs ou négatifs ? La presse internationale a titré parfois dans un sens, parfois dans l'autre, sans que l'accent ait été suffisamment mis, à mon goût, sur le rappel de l'élément essentiel, à savoir que les nouvelles adhésions sont définitivement acquises. La Commission a le devoir de mettre en garde les retardataires, de dénoncer les lacunes du processus en cours, de stimuler à les combler, mais il doit être clair que:
- les adhésions de huit pays d'Europe centrale et orientale, plus celles de Chypre et de Malte, auront lieu en tout cas le premier mai 2004. Les peuples concernés ont dit oui, l'UE les accueillera les bras ouverts;
- les retards et les lacunes constatés par la Commission pourraient, s'ils ne sont pas comblés, avoir des répercussions sur certaines modalités des adhésions, mais en aucun cas les retarder;
- les lacunes dénoncées qui nécessitent des "mesures d'urgence" ne concernent que 5% environ des dossiers examinés, alors que pour plus de 75% tout est en ordre et pour 20% il faut accélérer et renforcer ce qui a été entrepris. En chiffres absolus, les "préoccupations sérieuses" concernent 39 dossiers sur les 1400 examinés (et la Pologne a signalé que certaines de ses lacunes ont déjà été comblées ces derniers mois);
- ces lacunes pourraient entraîner: l'application possible de clauses de sauvegarde par les Etats membres actuels, retardant le libre accès de certains produits ou services originaires des pays adhérents au grand marché unique; le report total ou partiel de l'octroi de primes, subventions et autres financements de l'Union aux nouveaux Etats membres;
- les conséquences des retards pèseraient sur les pays adhérents, sans incidences négatives pour les Quinze. Grâce aux mesures éventuelles et provisoires de protection, le fonctionnement correct du grand marché et des politiques communes ne sera en aucun cas compromis.
Deux exigences incontournables. On pourrait se demander si, dans la dénonciation des lacunes, la Commission européenne n'a pas été un peu trop tatillonne; l'acquis communautaires comporte tellement de textes que même les membres actuels de l'Union ont des retards… Il ne faudrait quand même pas être plus rigoureux à l'égard des nouveaux que des anciens Etats membres. L'analyse prouve cependant qu'un tel reproche ne serait pas justifié. Les insuffisances purement juridiques existent, et elles feront l'objet le cas échant de procédures d'infraction, comme pour les Quinze. Mais la Commission ne peut pas transiger sur deux exigences: a) le respect des normes sanitaires et vétérinaires. La dioxine, la fièvre aphteuse, la vache folle, etc. ont laissé de traces profondes, aucun laxisme ne serait admissible. Seuls les produits sains et sûrs pourront circuler dans le grand marché élargi; b) la garantie que les financements de l'Union seront correctement utilisés pour les buts auxquels ils sont destinés. Les données sur la gravité et l'ampleur de la corruption dans les pays adhérents sont suffisamment alarmantes pour justifier que l'UE exige clarté et transparence.
Des apports précieux. L'opinion publique européenne devrait en outre comprendre les avantages et les bienfaits des nouvelles adhésions. L'apport des nouveaux Etats membres n'est pas seulement politique et culturel, mais aussi économique et concret; leur taux de croissance, sensiblement plus élevé que celui de l'Union actuelle, pourrait donner un coup de fouet, modeste mais réel, à la relance de l'économie européenne. En outre, la qualification et la formation, objectifs que l'UE actuelle poursuit avec beaucoup de ténacité mais avec des résultats encore modestes, sont de haut niveau dans un nombre appréciable de pays adhérents. Je n'oublierai jamais la réponse qu'on m'avait donné à Bratislava lorsque j'avais demandé quels étaient les atouts de la Slovaquie dans la compétition qui l'attendait au sein de l'UE: "tout d'abord, notre système éducatif".
En présentant au Parlement les rapports de la Commission, le président Romano Prodi a eu raison de mettre l'accent d'abord sur le "travail extraordinaire" des pays adhérents, travail dont ces rapports témoignent. Les retards et les lacunes sont une réalité que la Commission ne cache pas, mais l'essentiel est le volet positif. Le Commissaire Günther Verheugen,à qui revient une bonne partie du mérite du succès de l'élargissement, a souligné dans le même débat parlementaire que ces pays apporteront "des performances, des opportunités et un supplément d'enthousiasme" (précieux, ce dernier, par les temps qui courent). Il ne faut donc pas se tromper: globalement, l'élargissement est une chance pour l'Europe.
L'attitude dans la CIG. Un aspect méritera toutefois une analyse séparée: l'attitude des pays adhérents vis-à-vis de la Constitution pour l'Europe, au sein de la Conférence intergouvernementale (CIG) où ces pays siègent déjà à égalité avec les Etats membres actuels. (F.R.)