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Bulletin Quotidien Europe N° 8407
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La querelle sur le commerce agricole mondial et sur le libre-échange en agriculture ne sera pas réglée par l'hypocrisie et les compromis boiteux - Urgence d'une nouvelle approche fondée sur les vraies priorités

Loin de s'aplanir, les divergences sur les échanges agricoles internationaux s'aggravent et se radicalisent. Il serait vain, à mon avis, de rechercher une fois de plus des compromis hypocrites qui n'apportent que des solutions partielles et boiteuses, qui cachent momentanément les problèmes derrière quelques astuces techniques ou dans des boîtes de différentes couleurs, d'où ils ressortent ensuite plus vénéneux qu'auparavant. La situation n'évolue pas, elle pourrit. J'ai enregistré, ces dernières semaines, trois développements concernant l'UE qui renforcent et corroborent mes convictions: les négociations avec le Maroc sur les tomates, les négociations avec le Mercosur sur le libre-échange, l'évolution des négociations agricoles dans le cadre de l'OMC. L'importance économique de ces trois dossiers n'est pas comparable; le premier ne porte que sur quelques milliers de tonnes d'un seul produit, le second implique un certain nombre de grands pays, le troisième concerne le monde entier. Mais justement cette différence prouve que tous les niveaux et toutes les tailles du commerce sont impliqués. Ce sont donc des cas emblématiques.

Les tomates marocaines. Pour le premier dossier, la situation est simple. Les négociations entre l'UE et le Maroc sur l'adaptation périodique du régime des échanges agricoles ont été bloquées par une divergence sur le volume des importations européennes de tomates marocaines en franchise douanière (période octobre-mai). Le contingent actuel est de 168.757 tonnes, le Maroc demande de le porter à 215.000 tonnes. Les négociateurs européens ont considéré que cette demande est incompatible avec les intérêts de l'Union. Les organisations agricoles espagnoles sont en effervescence; elles affirment que l'enjeu est "la disparition à moyen terme du secteur espagnol de la tomate" et qu'une politique commerciale d'ouverture progressive "met en danger le tissu économique, social et commercial d'importantes zones". Or, l'UE maintient en même temps l'objectif d'achever d'ici 2010 la zone de libre-échange intégrale entre l'UE et les pays tiers méditerranéens dans leur ensemble! Et elle bloque les négociations avec un pays pour quelques milliers de tonnes de tomates! De son côté, le Maroc rechigne à octroyer des contreparties sur les céréales et les produits d'élevage, afin de protéger ses productions encore fragiles; ce faisant, il a raison, mais, en même temps, il a ouvert les négociations sur un accord de libre-échange avec… les Etats-Unis! Il n'y a pas de doute qu'un compromis momentané sur les tomates va être trouvé (le Conseil d'association UE-Maroc se réunit ce lundi même). Mais où est la logique dans tout ceci? Comment concilier la fermeté sur une concession minime avec la confirmation d'un objectif final absurde car contraire aux intérêts de l'une comme de l'autre partie?

La viande argentine. L'affaire du Mercosur a une toute autre dimension. La Commission européenne continue à freiner de toutes ses forces pour ne pas mettre sur le tapis des offres précises sur l'ouverture de son marché aux produits agricoles brésiliens et argentins (et accessoirement uruguayens et paraguayens), et elle a trouvé une bonne raison pour le faire: les pays du Mercosur n'ont pas encore soumis d'offre globale (couvrant le secteur industriel) raisonnable, en réponse à celle de l'UE. Mais qu'on ne s'y trompe pas: pour le Brésil et l'Argentine, l'accès au marché agricole européen est l'objectif prioritaire de toute la négociation. Le reste est accessoire. Et pourtant, la marge de manœuvre dont l'UE dispose effectivement dans ce secteur est minime. Un petit événement récent l'a prouvé: lorsque la Commission européenne a proposé d'augmenter légèrement le contingent ouvert à la viande d'Argentine, en tant que signe symbolique de solidarité pour les difficultés dramatiques de ce pays, les Etats de l'UE producteurs et exportateurs de viande ont résisté, ont posé des conditions, ont réclamé le caractère temporaire de la concession… Et pourtant, ces pays ont accepté, comme tous les autres, le principe d'une grande zone de libre-échange entre l'UE et le Mercosur, agriculture y comprise! Ils commencent à comprendre que ce n'est pas possible…

Assez d'hypocrisie! Quant au nouveau round de l'OMC, les derniers développements sont instructifs. Le document du président du groupe de négociation "agriculture" Stuart Harbinson est inacceptable pour l'Europe, car il impliquerait l'abandon des efforts en faveur d'une agriculture sauvegardant l'environnement, l'équilibre territorial, les paysages et les traditions, pour ne pas parler de l'autonomie alimentaire de notre continent. En même temps, Bill Thomas, le puissant président de la commission "voies et moyens" du Congrès américain, a menacé de ne pas renouveler la participation des Etats-Unis à l'OMC si l'UE ne cède pas sur le dossier agricole. Heureusement, la réaction du Commissaire européen à l'agriculture Franz Fischler a été explicite et vigoureuse (voir nos bulletins du 13 février p.12, du 14 février pp.7/8 et du 15 février, page 11). Son réquisitoire est implacable. L'orientation que les Etats-Unis et les pays du groupe de Cairns voudraient insuffler aux négociations agricoles aurait comme résultats de:

- favoriser les exportations de quelques pays développés au lieu de profiter aux pays pauvres;

- démanteler certaines catégories de subventions à l'exportation, mais en laissant subsister celles pratiquées par les Etats-Unis (crédits à l'exportation, aides alimentaires aux frais du gouvernement utilisées pour écouler les excédents);

- situer la négociation OMC dans une optique purement commerciale en interdisant les soutiens à la protection de l'environnement, aux objectifs sociaux et à la production agricole durable. On nous avait pourtant raconté que la "multifonctionnalité" de l'agriculture était désormais reconnue…

Certains gouvernements européens sont myopes. Concrètement, l'UE ne pourrait plus développer une agriculture respectueuse de l'environnement, et plus de la moitié de sa production agricole serait menacée. Malheureusement, un certain nombre de gouvernements européens ne paraissent pas encore conscients de ces dangers bien réels: ils ne savent voir que certains intérêts commerciaux et l'argent que coûte la PAC. C'est une attitude irresponsable, car la PAC peut toujours être améliorée, et ses dépenses rendues plus équitables (en approuvant avec quelques aménagements, pour commencer, la réforme qui est en discussion), alors que la destruction des méthodes de production, des paysages, des traditions, seraient sans remèdes. Il est vrai que le document Stuart Harbinson vient d'être rejeté à la réunion de Tokyo (voir notre bulletin du 18 février, p.11), et l'auteur a été invité à en présenter un autre le mois prochain. Mais ce n'est pas une solution, car on s'achemine ainsi vers la recherche d'un compromis qui serait une fois de plus boiteux, compliqué, provisoire, qui ne satisfera personne, et prolongera le malentendu fondamental.

Deux principes fermes et définitifs. Ce qu'il faut, c'est définir une fois pour toutes, avec courage et franchise, deux principes fermes et définitifs, établissant que:

1. Il n'existe que deux priorités absolues pour l'action mondiale dans le domaine agricole: a) sauvegarder la nature et protéger l'environnement grâce à des méthodes de production durables; b) contribuer à la lutte contre la faim et la malnutrition dans le monde;

2. La multiplication des échanges agricoles n'est pas un objectif prioritaire. Elle vient après la recherche progressive d'un degré élevé d'autonomie alimentaire pour toutes les populations du monde et après d'autres objectifs de caractère économique, social et culturel.

Les vrais intérêts des pays pauvres. A l'aune de ces critères simples, on voit qu'une négociation internationale se fixant comme premier objectif l'ouverture du marché agricole de l'Europe (et du Japon) est dépourvue de toute signification, car les problèmes prioritaires cités seraient encore aggravés. L'UE représente moins de 5% de la population mondiale et elle est déjà le principal importateur de produits agricoles, tout en étant pour l'essentiel autosuffisante. Appliquer les règles du libre-échange à l'agriculture signifierait condamner à la disparition cinq des six millions d'entreprises agricoles qui existent dans l'UE. Au profit de qui? Des sociétés multinationales, du grand commerce international et des agriculteurs de quelques pays déjà développés. Certains pays pauvres et sous-alimentés pourraient à première vue recueillir quelques miettes de cette opération, mais à quel prix! Ils développeraient la monoculture pour l'exportation, qui les rend prisonniers à jamais des multinationales et des cours mondiaux, au détriment de leur production vivrière et de tout espoir de conquérir progressivement un degré raisonnable d'autonomie alimentaire (sans laquelle il n'y pas d'indépendance réelle). Les pays pauvres ne perçoivent pas toujours ces dangers, car ils poursuivent parfois des avantages illusoires à court terme, ou bien sont victimes de la corruption de leurs dirigeants et de la puissance financière des grandes multinationales. Mais une partie d'entre eux sont en train d' ouvrir les yeux. Les pays ACP, par exemple, commencent à comprendre que leur véritable ennemi est le libre-échange au niveau mondial, qui leur enlèvera les débouchés préférentiels dont ils disposent encore en Europe pour leurs bananes, leur sucre, leur thon et d'autres produits, les soumettant à la loi inique des cours mondiaux (dont ils connaissent déjà les délices pour le cacao ou le café).

Le vrai échec de la PAC. Certes, l'UE n'est pas exempte de responsabilités. Dans sa politique commerciale, elle doit être cohérente avec ses choix internes et s'interdire toute exportation subventionnée sur les marchés des pays pauvres faisant concurrence à la production locale. J'ai honte pour l'Europe lorsque j'apprends qu'une huile végétale européenne subventionnée a ruiné une production analogue africaine. Mais le point essentiel est que les Etats membres soient solidaires dans la défense de l'agriculture européenne dans son ensemble. Pour moi, le grand échec de la PAC n'a pas été son coût (il n'a rien d'excessif) ni les excédents parfois inadmissibles (ils ont disparu), mais l'incapacité de faire naître la notion d'une agriculture européenne unique, créant une solidarité globale. Des agrumes du Sud aux tulipes néerlandaises, des élevages et pâturages irlandais aux vins bordelais ou toscans, du beurre danois aux produits du grand Nord (à soutenir!), tout doit être sauvegardé parce que tout a contribué dans les siècles à créer notre civilisation. Et le monde en a besoin, pour des raisons à la fois alimentaires et culturelles. (F.R.)

 

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