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Bulletin Quotidien Europe N° 7755
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les positions prises par l'UE dans les négociations agricoles en cours dans le cadre de l'OMC confirment définitivement que l'Europe a acquis une conception humaniste et écologique (et non plus seulement commerciale) de la place et de la signification de l'agriculture pour une civilisation

Après des années d'hésitations... Comment ne pas se féliciter lorsque une position de l'UE dépasse la signification normale des documents de ce genre pour assumer la portée d'un "acte de civilisation"? Nous ne parlons pas de discours et déclarations, dont le rôle est justement d'affirmer des principes et dont l'Europe n'a jamais manqué. Il n'y a aucune pénurie en ce domaine, le risque serait plutôt d'un excès, avec glissements périodiques vers la rhétorique ou la démagogie. Non, la remarque se réfère à des positions opérationnelles, qui déterminent ensuite une politique de l'Europe et son action sur un sujet déterminé.

Assez de détours et circonvolutions. La position européenne que nous voulons souligner est celle prise à Genève dans les négociations de l'OMC sur les échanges agricoles. Les lecteurs qui ont une certaine familiarité avec cette rubrique ont déjà compris: le ton quelque peu solennel de cet incipit salue la clarté et la vigueur avec lesquelles, après des années d'hésitations, l'Europe affirme aujourd'hui clairement un principe essentiel: la libération des échanges ne doit pas compromettre le droit, pour chaque pays, de suivre des politiques qui permettent de prendre dûment en considération, dans la production agricole, les exigences de l'environnement, la sécurité et la qualité des produits, le bien-être des animaux. On dira: rien de ceci n'a jamais été interdit ni même entravé. C'est vrai. Mais dans les documents présentés à Genève (1) la Commission européenne a enfin ajouté les conclusions à tirer de la prémisse, c'est-à-dire: les pays qui respectent les exigences citées ont le droit de protéger leur agriculture et de permettre à leurs agriculteurs de faire face aux exigences requises par la société civile. Les "considérations non commerciales" priment, dans les échanges agricoles, sur les intérêts du commerce. Les productions répondant à des normes élevées de protection de l'environnement et de bien-être animal ne doivent pas être supplantées par des importations issues de conditions moins rigoureuses.

Il est évident, et la Commission a eu raison de le souligner, que ces considérations visent en premier lieu les méthodes de production hautement intensives et industrialisées utilisées, notamment pour la volaille et les porcs, dans les pays industrialisés. S'il est exact, par exemple, que les excédents de viande porcine européens dérivent exclusivement du fait que la directive sur les nitrates n'est pas respectée et que la surproduction est en train d'empoisonner les eaux et les sources de régions entières, la Commission européenne doit imposer le respect intégral de cette directive avant de subventionner les producteurs ou les exportations. La cohérence est essentielle; s'il est interdit de ruiner l'agriculture de celui qui applique des normes environnementales et de qualité élevées, il est tout autant interdit de disloquer l'agriculture d'autrui par sa propre puissance financière à coups de subventions à l'exportation. Ceci dit, maintenant que l'Europe a affirmé, après de longs tâtonnements, les principes essentiels, il est impensable qu'elle fasse marche arrière.

L'Europe est loin d'être isolée. Dans ce contexte, Ullensvang est aussi important que Genève. Dans cette petite ville norvégienne s'est tenue au début juillet une Conférence du groupe qui avait été créé à Seattle entre les pays qui entendaient affirmer au niveau international les "préoccupations non commerciales en agriculture", groupe dont les fondateurs sont la Commission européenne, le Japon, la Suisse, la Corée, la Norvège et Maurice. Au-delà des fondateurs, ont participé à la Conférence les représentants d'une trentaine d'autres pays et de nombreuses organisations non gouvernementales (américaines y comprises). Leurs conclusions finales (2) affirment la nécessité de tenir compte, dans le cadre des négociations agricoles à l'OMC, des contributions que l'agriculture apporte à la société notamment en terme de développement rural (dans les 80% au moins du territoire, bien au-delà des terres destinées à la production agricole), de sécurité alimentaire (dans le sens originaire de garantir l'alimentation de la population locale) et de diversité culturelle.

Les conclusions d'Ullensvang, on le voit, dépassent largement les préoccupations exprimées dans les documents cités de la Commission européenne et s'étendent à des aspects de la problématique agricole souvent évoqués dans cette rubrique et qui visent à affirmer le rôle essentiel, irremplaçable, de l'agriculture pour la civilisation même d'un pays, d'un continent. J'ai vérifié: les premières prises de position en ce sens dans cette rubrique remontent à l'année 1995. Elles ont été longtemps accompagnées d'incompréhension et scepticisme, voire même parfois de sarcasmes: comment osais-je mêler des affaires aussi frivoles que les paysages européens à des choses aussi sérieuses que la liberté des échanges? Qu'il soit clair: loin de moi l'idée de revendiquer un rôle quelconque de précurseur. Il me reste suffisamment de sens des proportions pour reconnaître les vrais précurseurs, auxquels va tout l'honneur et le mérite si par hasard une bribe de leur humanisme est passée dans cette rubrique. Je les ai toujours cités, ces vrais précurseurs. Et il me plaît d'en faire un rappel partiel.

Plutarque, Steiner, Ceronetti et les autres. L'indignation de Guido Ceronetti pour le sort fait aux bovins remonte aux années '70: " l'élevage industriel, avec son commerce mondial, est une chambre de torture planétaire: les longs voyages déchirants par mer et par chemin de fer, les hystérectomies pour placer les fœtus dans les incubatrices, les fécondations artificielles, les nourritures intensives imprégnées d'horreur chimique, dans le noir et l'immobilité afin que les lombes soient plus gras et les viandes plus anémiques, les terreurs, les chaînes, les mutilations en sont les instruments principaux (...) A propos de la toxicité des viandes, on ne doit pas négliger ce que les analyses n'indiquent pas: l'énergie négative dont est imbibée chaque molécule d'un être sensible traité comme une entité inanimée, et la concentration, en ceux qui s'en nourrissent, des résidus de sa terreur et de son désespoir." La destruction des oliviers? "C'est un crime qui, si l'on avait une idée correcte du rapport homme-terre-olivier-ciel, devrait être inexorablement puni par la mort: sache, homme lâche, que pour un olivier coupé tombera ta tête." Et la malédiction contre l'abandon des variétés végétales innombrables que la nature et les millénaires nous ont léguées: "monoculture, tristes campagnes..." avec ce qui suit (3).

Et voici, dès 1923, la description par Rudolf Steiner des effets d'une nourriture carnée pour les animaux herbivores: "ces animaux possèdent la faculté de transformer la nourriture végétale en viande. En les nourrissant avec des aliments d'origine animale, l'on obtient un rendement meilleur car l'animal ne doit pas faire l'effort de transformation. Mais le résultat est la production de substances préjudiciables pour l'organisme, en particulier de l'acide urique et des cristaux de sels d'urée qui se déposent principalement dans le système nerveux et dans le cerveau de la vache, en la rendant folle" (4). Une réflexion sur ce texte et un peu moins de cupidité auraient épargné à l'Europe l'affaire de la vache folle. D'autant plus que, deux millénaires auparavant, Plutarque avait déjà parlé, dans son "Traité sur les animaux" de la "démence des bovins devenus carnivores".

Claudio Magris a parlé des paysages d'Europe qui "contiennent des siècles d'histoire devenus nature, empires et traditions absorbés par la terre", et des bûcherons bavarois qui levaient le béret devant chaque arbre abattu en se recueillant en prière (5). A quoi bon continuer? Même l'Europe officielle retrouve et reconnaît aujourd'hui ses traditions, sa civilisation: c'est ça qui compte. Certes, rien n'est gagné. Il existe encore des économistes qui évaluent le coût de la politique agricole européenne pour les pays tiers à 75 milliards de dollars par an, en basant leur calcul sur les exportations que les pays tiers pourraient effectuer dans l'UE s'il n'existait aucune barrière, et des journaux qui prennent au sérieux de tels calculs aberrants (6), en tenant pour négligeable la disparition de l'agriculture européenne et pour raisonnable que l'objectif de l'agriculture mondiale soit celui d'envahir ce petit appendice de l'Asie qu'est l'Europe, qui compte pour 5% des terres émergées moins encore de la population mondiale, alors que la famine menace des continents entiers. Certes, les observations que nous avons exposées sont considérées parfois (même par des fonctionnaires des Institutions européennes) comme une manifestation de protectionnisme, alors que l'UE est le principal importateur mondial de produits agricoles (et elle le restera). Certes, il y a et il y aura encore ceux qui feront grief à ces thèses de représenter une défense acharnée de la Pac et une manière de se prosterner devant les thèses de la France, alors que cette rubrique n'est pas du tout en odeur de sainteté ni à Paris ni auprès du Copa car elle s'oppose au maintien illimité des restitutions à l'exportation et à toute production destinée a priori à l'intervention".

Ce n'est pas grave. L'essentiel à nos yeux est ce qui est dit en tête: l'Europe officielle a renoué avec son humanisme, les prises de position citées sont "un acte de civilisation", pour nous et pour le monde.

Ferdinando Riccardi

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(1) voir notre bulletin quotidien daté 1er juillet, pp.9/10. (2) voir notamment notre bulletin daté 7 juillet, p.12. (3) Guido Ceronetti: "La carta è stanca". (4) Rudolf Steiner, Conférence de Dornach (Suisse), publiée dans "Arbeitvorträgen".
(5) Claudio Magris "Danube". (6) "Financial Times" du 26 juin dernier.

 

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