Des objectifs irréalisables. Et si tout était à refaire dans les relations de l'UE avec les pays tiers méditerranéens? Non pas dans le sens que les accords qui existent et les instruments actuels soient tous à éliminer, mais bien d'ouvrir une réflexion sur les objectifs mêmes et les modalités de la coopération. Au-delà des phrases de circonstance et des déclarations d'intention, ce qui a été fait jusqu'à maintenant est en bonne partie un échec. Le déséquilibre entre l'engagement de l'UE à l'Est et dans la région méditerranéenne est dénoncé par un nombre croissant de forces politiques. A l'Est, les difficultés sont nombreuses et le calendrier est vague et douteux, mais les perspectives sont claires: adhésion pour les pays d'Europe centrale et orientale, Pacte de stabilité avec possibilités d'évolution pour les pays des Balkans. Les instruments et les méthodes d'action sont clairement définis. Théoriquement, les perspectives ont été définies aussi pour la région méditerranéenne: un espace euro-méditerranéen unifié, fondé sur une zone de libre-échange. Un calendrier a été établi et certains mécanismes existent: le processus de Barcelone, le réseau d'accords bilatéraux d'association, le programme Meda. Pourquoi alors cette impression d'échec ? Pourquoi l'incapacité pour l'UE de définir pour cette zone sa "stratégie commune", pourtant requise explicitement par le Conseil européen? (Voir notre bulletin du 21 avril, pages 7/8).
Nous estimons que la raison est aussi simple que radicale: les objectifs de la politique de l'UE dans la région méditerranéenne sont erronés. L'Union devrait avoir le courage politique de les réexaminer en liaison avec ses partenaires, sans préjugés d'aucune sorte. Nous allons essayer de fournir quelques éléments pour cette réflexion.
Qu'est-ce que signifie une zone euro-méditerranéenne unifiée ? De toute évidence, une zone sans barrières recouvrant à la fois les pays de l'UE et les pays tiers riverains du bassin méditerranéen. Regardez la carte géographique: le contour de la Méditerranée ne connaît pas d'interruptions; les frontières économiques doivent disparaître afin de réaliser l'objectif. Que constatons-nous en réalité ? Que l'espace unifié existe du côté européen, mais qu'il n'existe pas et n'est pas prévu de l'autre côté. Il est assez extraordinaire que les personnalités politiques qui parlent de relancer le grand projet et qui réclament une action plus énergique de l'UE pour le réaliser ne citent même pas cette anomalie. Pourtant, si on néglige cet aspect, les protestations de parlementaires européens comme les affirmations de bonne volonté provenant de la Commission européenne ou de tel ou tel Etat membre ne sont que des mots sans signification.
Pas d'investissements privés possibles sans marché disponible. Prenons un exemple. Malgré les efforts, les encouragements et les mesures incitatives, les investissements privés européens dans les pays tiers méditerranéens ne décollent pas. Pourquoi les entreprises de l'UE n'y investissent-elles pas ? Riccardo Perissich, ancien directeur général "industrie" à la Commission et aujourd'hui haut dirigeant d'une multinationale, a répondu: parce qu'en règle générale, le marché isolé d'un pays tiers méditerranéen quel qu'il soit n'est pas suffisant pour justifier un investissement significatif. Si les marchés étaient unifiés, sans barrières, si les produits fabriqués dans un pays bénéficiaient du libre accès aux marchés des autres, les investissements arriveraient. En l'absence d'un projet clair et crédible en cette direction, avec des échéances précises, il n'y aura pas d'investissements d'envergure. Le document de la Commission européenne sur la coopération industrielle euro-méditerranéenne (actuellement en préparation en vue de la prochaine Conférence des ministres de l'Industrie des deux parties) est d'une insignifiance rare. Il contient quelques suggestions peut-être utiles (mettre en réseau les agences d'investissement, organiser des participations en commun à des foires ou autres manifestations, financer la formation de spécialistes, etc.), et quelques trouvailles qui laissent rêveurs (du type: unifier deux groupes de travail pour en faire un); mais le point fondamental, c'est-à-dire "pas d'investissements possibles sans marché disponible", n'est même pas évoqué en passant. A se frotter les yeux. de crainte d'avoir mal lu. (Voir l'analyse du document des services de la Commission dans notre bulletin du 3 mai p.13(.
Les pays méditerranéens sont évidemment maîtres de leurs choix politiques et économiques. S'ils ne veulent pas donner naissance à un marché commun ou à une coopération véritable entre eux, c'est leur affaire. L'Europe n'a pas de leçon à donner car il lui a fallu un nombre considérable de guerres - et quelles guerres! - pour se décider à s'unifier. Les pays méditerranéens ont leurs raisons pour agir comme ils le font. Mais il faut alors en tirer la conclusion: il n'y aura pas de zone euro-méditerranéenne unifiée. Ce n'est pas une question de doctrine ou d'opinion: c'est un fait. On ne peut pas faire une zone unifiée comportant 27 pays si la moitié maintiennent les barrières entre eux. Le calendrier fixé, le processus de Barcelone et les autres instruments (qui tournent presque à vide, et pour cause) n'y pourront rien et ne seront pas relancés par des emplâtres. Les Institutions européennes et les hommes politiques peuvent continuer leurs exercices verbaux, si ça les amuse. Ce n'est pas notre rôle.
La fausse alternative. Une alternative reste théoriquement possible: un réseau de zones de libre-échange entre l'UE et chacun des pays tiers méditerranéens séparés. Nous touchons ici au deuxième volet de la réflexion globale indispensable: les zones de libre-échange représentent-elles la bonne formule ?
Les lecteurs que les hasards de la vie ont amenés à suivre cette rubrique depuis un certain temps connaissent notre opinion. Nous considérons les projets de zones de libre-échange tous azimuts comme la plus grosse erreur stratégique de la politique extérieure de la Commission européenne, suivie par le Conseil de façon moutonnière (oh immortel Panurge, pourquoi les hommes politiques oublient-ils si facilement tes enseignements ?), jusqu'au moment où même le Conseil en a eu assez et a enterré en moins de deux semaines le dernier projet, plus délirant que les autres, le marché unique avec les Etats-Unis. Mais déjà avaient été lancées les zones de libre-échange avec le Mercosur et d'autres pays d'Amérique latine, avec la totalité des pays méditerranéens, avec les Etats ACP (qui commencent à s'apercevoir du piège), avec en perspective celles avec la Russie, l'Ukraine et au-delà. Notre objectif n'est pas de réécrire l'histoire, mais simplement d'inviter les Institutions à faire ce qui n'a jamais été fait: évaluer de façon sérieuse les répercussions de ces zones de libre-échange promises à droite et à gauche, en tenant compte des règles de l'OMC qui imposent la suppression des droits de douane, limitations quantitatives et autres restrictions aux échanges pour l'essentiel du commerce.
Revenons à la région méditerranéenne. Dans le secteur agricole, le libre-échange est politiquement et économiquement inapplicable pour l'UE, et ruineux pour l'avenir alimentaire des pays tiers méditerranéens. Dans le secteur industriel, il représenterait pour ces pays la fin de tout projet d'une industrialisation adaptée à leur économie, fondée essentiellement sur les petites et moyennes entreprises .
En agriculture, l'UE a atteint le "point de garde" des concessions possibles pour les produits méditerranéens, si elle veut maintenir sa propre production d'agrumes, d'huile d'olives, de certains fruits et légumes et de raisin à un niveau suffisant pour sauvegarder l'emploi, la nature et le caractère de nombreuses de ses régions. Les difficultés qui ont empoisonné il y a quelques mois les relations avec le Maroc ne portaient que sur quelques milliers de tonnes de tomates; idem à propos des réticences du Parlement italien concernant les oranges. On dramatisait pour des volumes sans commune mesure avec ce qui sera en jeu dans les prochaines étapes du chemin vers la zone de libre-échange. Dans des cas de ce genre, la Commission a tendance à parler de "compensations" aux agriculteurs européens, comme si elle ne comprenait pas que l'Europe n'a pas besoin de payer des agriculteurs pour qu'ils produisent de moins en moins. Elle a au contraire besoin de produire les agrumes et les olives, les tomates et le raisin si elle veut éviter le désastre écologique, la désertification d'une partie de son territoire, l'appauvrissement de la biodiversité du continent, le déséquilibre territorial, la mort de paysages et traditions millénaires. Quelques signes indiquent que la Commission commence aujourd'hui à comprendre la nécessité de mieux protéger son agriculture, s'il est vrai qu'elle va proposer de supprimer le mécanisme de l'intervention pour le riz en le remplaçant par une augmentation des droits à l'importation. La signification de cette nouvelle orientation est claire: au lieu de stocker le riz communautaire et de manger le riz importé, il vaut mieux importer moins et consommer davantage de riz européen. Une négociation analogue est annoncée pour l'ail, ce qui n'est pas énorme mais pourrait indiquer une tendance. Nous sommes conscients qu'une telle politique (à contre-tendance par rapport à la mythique mondialisation) est combattue même par tous ces agriculteurs européens qui trouvent plus commode de produire pour les magasins de stockage (aux frais du budget communautaire) que pour le marché. Mais la dignité des Institutions réside dans leur capacité de résister aux groupes de pression.
Certains sacrifices supplémentaires de la production agricole européenne seraient compréhensibles s'ils avaient pour contrepartie des avantages réels pour les pays en développement exportateurs. Mais c'est faux, et à ce sujet aussi, la tendance doit être renversée: ces pays ne doivent plus être encouragés à produire pour le marché européen (à l'avantage essentiellement des multinationales qui dominent le commerce et de quelques grands propriétaires, voire même de la classe politique locale) mais pour nourrir leurs populations, afin de réduire progressivement la dépendance alimentaire qui entraîne inévitablement une dépendance non seulement économique mais aussi politique et culturelle. Nous l'avons déjà écrit, mais parfois repetita juvant: il est absurde et ruineux pour l'humanité d'organiser le commerce agricole mondial en fonction des exportations vers le marché européen (ce qui constitue de toute évidence le but essentiel des nouvelles négociations agricoles à l'OMC), alors que l'UE ne représente que 5% environ des terres émergées et de la population du monde. Cette fraction négligeable de la planète est plutôt suralimentée que le contraire, face à des milliards d'hommes qui souffrent de la faim et à qui il faut apprendre à produire pour se nourrir.
Les pays méditerranéens devraient réfléchir. Les pays tiers méditerranéens ne devraient pas oublier non plus les risques qu'ils courent en ouvrant les frontières aux produits de l'industrie alimentaire européenne. C'est une analyse qui fait défaut et qui serait instructive. Les premières indications sur les effets de l'ouverture du marché mexicain à l'industrie agro-alimentaire des Etats-Unis (dans le contexte de la zone de libre-échange nord-américaine) font apparaître la disparition progressive de la production locale, laitière notamment. Voir, sur ce problème en général, les déclarations d'Isabelle Delforge. (Mme Isabelle Delforge est l'auteur de "Nourrir le monde ou l'agrobusiness ?", publié par Oxfam-Solidarité. Elle a déclaré au "Soir" du 4 mai, rubrique A bout portant: "La bombe à retardement, c'est le modèle agricole imposé au Sud par les industriels du Nord depuis plus de vingt ans: il provoque la banqueroute, lente ou rapide, des économies paysannes du Sud. Dès qu'on a remplacé les cultures locales par les espèces améliorées à la mode de chez nous, avec les intrants chimiques qu'elles imposent, les paysans ont été pris dans une spirale infernale et ont négligé leurs propres recherches locales pour l'amélioration des espèces par hybridation (...) L'enjeu agro-alimentaire et les choix stratégiques qui se discutent aujourd'hui auront un impact qui dépasse largement la santé des citoyens, du Nord comme du Sud. Il s'agit d'un choix de société aux incidences politiques énormes pour les générations à venir. Plus directement au Sud, ou 50 à 60% de la population est paysanne et dépend de son lopin de terre pour survivre au quotidien.")
Quant à l'industrie... D'après certaines indications, les autorités des pays méditerranéens commencent à s'interroger sur les conséquences de la zone de libre-échange pour leurs fragiles industries. Quelles que soient les précautions transitoires et les dérogations momentanées, le point d'arrivée est l'ouverture totale des marchés. Or, certains de ces pays ont déjà constaté que la concurrence de pays industriellement plus organisés et technologiquement plus avancés provoquait un phénomène préoccupant: la transformation rapide des petits producteurs en petits importateurs. Ceux qui hier et avant-hier édifiaient progressivement un tissu de PME se transforment en un réseau de distributeurs de produits importés: et le tissu industriel s'effiloche. Les doutes sur les répercussions de la zone du libre-échange ont été exprimés dans une étude réalisée par des experts égyptiens, jordaniens, israéliens et palestiniens, et ils ont fait l'objet d'un appel de plusieurs organisations (Voir notre bulletin du 21 avril page 16). Il nous revient que le gouvernement égyptien continue à hésiter devant la signature du nouvel accord négocié avec l'UE, et non plus, comme autrefois, dans l'espoir d'arracher quelques concessions supplémentaires pour les exportations agricoles, mais parce qu'il est perplexe et préoccupé pour son industrie naissante.
L'important aujourd'hui n'est pas de partager ou de rejeter les quelques remarques que nous venons de présenter, mais de s'engager sans retard et sans idées préconçues dans la réflexion sur l'avenir. Une initiative en ce sens a déjà été prise par l'association "Amis de la terre Moyen-Orient" soutenue par Globe EU, Friends of the Earth Europe, Friends of the Earth Mednet et d'autres organisations. Ce ne sont pas quelques écologistes fanatiques qui s'agitent. La Conférence qu'ils ont récemment organisée à Bruxelles ne se limitait pas à prendre en considération les aspects environnementaux mais tous les aspects, notamment sociaux, du projet de zone de libre-échange euro-méditerranéenne. Les services de la Commission et du Parlement européen ont participé aux travaux, ainsi que les représentants de certains Parlements nationaux et des gouvernements. L'étude déjà citée d'experts de plusieurs pays méditerranéens dénonçait en particulier quelques risques déjà perceptibles concernant notamment la pression sur les ressources en eau et l'augmentation de la pollution provoquée par les transports et par l'industrialisation dans des régions qui ne sont pas équipées pour y faire face.
Prévenons tout de suite une objection. Il n'existe aucune comparaison possible avec la situation des pays d'Europe centrale et orientale candidats à l'adhésion parce que ces derniers doivent accepter et appliquer la totalité des dispositions communautaires en matière notamment d'environnement et de marché intérieur. Pour des pays qui n'ont pas vocation à l'adhésion, les conditions sont radicalement différentes. Il faut bien y réfléchir, d'un côté comme de l'autre, en dépassant l'inconscience et la démagogie du passé.
Ferdinando Riccardi