Une entité analogue à ce que sont en Amérique les Etats-Unis ? Si Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt ont estimé nécessaire une intervention commune sur la situation et les perspectives de la construction européenne, c'est qu'il y avait urgence. Et qu'ils ont estimé que la parole des deux hommes qui ont concrétisé la monnaie commune en y mettant le poids des fonctions qui étaient les leurs (président de la République française et chancelier d'Allemagne, à l'époque où le couple franco-allemand représentait le moteur de la CE) pouvait encore avoir une influence. La conclusion de leur "Leçon d'Europe", pour reprendre le titre choisi par le Figaro(Voir la rubrique "Textes de la semaine" dans notre bulletin du 18 avril, pp.3/4), se résume en quelques phrases. Voici: la future Europe à 30 ne peut pas avoir les mêmes ambitions que celles de la Communauté originaire. Ceux qui veulent rester fidèles à ces ambitions et éviter que le grand rêve de l'unité européenne ne se transforme en une zone de libre-échange avec des Institutions "marginales" doivent prendre l'initiative de créer à l'intérieur de l'UE élargie un groupe central ayant ses Institutions: un Conseil ministériel et un Parlement qui lui soient propres. Cette initiative ne peut venir que des six pays fondateurs de la Communauté avec les autres qui voudront et pourront avoir le même dessein, l'objectif étant de créer une entité en Europe analogue à ce que sont les Etats-Unis en Amérique. Le fait que Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt soient parvenus à la même conclusion que Jacques Delors il y a quelques mois devrait amener à réfléchir ceux qui ont à cœur l'avenir du continent.
Si personne ne le souhaite... Réfléchir ne signifie pas se nourrir d'illusions. Et alors, je le dis comme je le pense: il n'existe aucune chance, dans les circonstances actuelles, que le projet Delors/Giscard d'Estaing/ Schmidt se réalise. Pour une raison simple: personne ne le souhaite, pour le moment, parmi ceux qui ont le pouvoir de décider. La Commission européenne et le Parlement européen attachent davantage d'importance au maintien de l'unité territoriale et institutionnelle de l'UE, ce qui est compréhensible de leur part. Le président de la commission parlementaire des affaires constitutionnelles Giorgio Napolitano a même raidi cette position en l'étendant aux "coopérations renforcées" qui doivent être considérées comme une "clause de sauvegarde" à utiliser exclusivement si le processus d'intégration "se bloque"; et le Parlement l'a suivi. Elmar Brok a rejeté explicitement l'option de décider "maintenant" qu'un petit groupe de pays sera en mesure d'aller plus loin.
Parmi les Etats membres, un certain nombre sont a priori opposés à un degré d'intégration allant au-delà de ce qui existe actuellement (et qui leur semble déjà, pour certains aspects, excessif). C'est le cas du Danemark, de la Suède et surtout du Royaume-Uni auquel "La leçon d'Europe" consacre un paragraphe spécifique pour l'inviter à sortir de l'attitude ambiguë qui est la sienne. Ambiguë ou, pour l'essentiel, carrément hostile au projet originaire des pays fondateurs ? Si l'on en croit Pauline Schapper, maître de conférences en civilisation britannique à l'Université d'Orléans, l'hostilité britannique ne résulte pas de l'attitude de tel ou tel mouvement politique ou de tel ou tel gouvernement, mais est beaucoup plus profonde: elle dérive des "mythes fondateurs" de la Grande-Bretagne, de l'histoire et de la géographie. Pour les Britanniques, l'Europe c'est essentiellement le libéralisme économique et la coopération politique intergouvernementale. Mme Schapper définit l'attitude de l'opinion publique comme une "indifférence hostile" et celle d'une partie de la presse comme une "europhobie forcenée"(Voir la "Bibliothèque européenne" dans notre bulletin du 18 avril). Les trois pays cités considèrent que la seule priorité véritable pour l'UE est aujourd'hui l'élargissement; ce qui peut le retarder est à bannir. Des raisons notamment géographiques expliquent l'attitude danoise. Mais il est permis de se demander si ces trois pays ne sont pas motivés surtout par l'idée que l'UE à 30 glissera automatiquement vers la forme d'Union que les Britanniques recherchent depuis 1956 et que les autorités danoises et suédoises avaient promis à leurs opinions publiques.
D'autres Etats membres craignent que leur participation à la future avant-garde ne soit difficile. D'autres encore considèrent comme prioritaire l'exigence de conclure la réforme pour la fin de l'année, afin notamment de respecter l'engagement pris avec les pays candidats. Ces derniers, de leur côté, sont fermement opposés à toute initiative qui se traduirait soit dans des contraintes supplémentaires pour leur adhésion, soit dans une construction nouvelle d'où ils seraient exclus. On le voit, ça fait beaucoup de monde.
Et il serait illusoire de s'attendre à un sursaut de l' opinion publique. Illusoire car la distinction entre l'intégration et la simple coopération intergouvernementale est une notion trop abstraite pour soulever des passions, et qu'il est presque impossible d'expliquer au citoyen que la réponse à ses préoccupations ne pourra être efficace au niveau continental que si certaines compétences sont mises en commun. On ne mobilisera pas les foules autour des questions institutionnelles, du vote à la majorité dans tel ou tel domaine ou du nombre des membres de la Commission européenne future.
Le choix d'un nom. Faut-il en conclure que les avertissements de personnalités qui ont tellement contribué à l'aventure européenne sont inutiles ? Nous sommes loin de partager une telle conclusion sans espoir. Plusieurs éléments indiquent au contraire que le risque de la dégringolade vers la zone de libre-échange préoccupe de plus en plus d'esprits. Au sein du Parlement européen, l'obsession de certaines forces politiques d'être ou de devenir "les plus gros" s'accompagne maintenant d'une exigence de fidélité à la doctrine et aux objectifs. Il est significatif qu'au sein du groupe PPE, un nombre considérable de parlementaires de plusieurs nationalités aient décidé de se regrouper autour du nom de Robert Schuman (un nom trop lourd à porter pour avoir été choisi par hasard) pour affirmer leur attachement à une certaine conception de l'Europe. Plusieurs Européens anciens et jeunes doivent avoir ressenti un certain frémissement en lisant dans leur programme: "nous avons pour ambition prioritaire de construire une Union politique à vocation fédérale et décentralisée". Le même objectif est partagé, au-delà des différences idéologiques, par de nombreux parlementaires d'autres groupes, du socialiste Jo Leinen (qui dans son rôle de rapporteur loyal avait dû logiquement modérer ses options personnelles) à Emma Bonino et Monica Frassoni qui l'ont explicitement déclaré.
L'annonce franco-allemande. Plusieurs signes indiquent que quelque chose commence à bouger dans le couple franco-allemand. Il est impensable que la France et l'Allemagne aient renoncé au rôle qui était le leur de moteur de la construction européenne. Certes, le silence et le manque d'ambition au plus haut niveau sont déconcertants. Le président Chirac, le Premier ministre Jospin et le chancelier Schröder ont-ils des idées sur l'Europe ? Comment interpréter leur effacement ? Mais l'on commence au moins à entendre leurs ministres des Affaires étrangères. Joschka Fischer n'a pas hésité à parler de l'Union politique comme du "défi de notre génération", et il a annoncé que Paris et Berlin "réfléchissent intensément à avoir une vision stratégique qui soit réalisable (...). Je pense que nos deux pays pourront apporter au cours des mois à venir les premières réponses et perspectives politiques". De son côté, Hubert Védrine a ainsi expliqué les hésitations actuelles: nos deux pays se trouvent "devant le dilemme qui est celui de savoir comment faire face à l'élargissement inéluctable tout en évitant la paralysie ou la dilution de l'Europe". Et il a annoncé lui aussi qu'une initiative est imminente: "les Français et les Allemands travaillent ensemble pour examiner de façon comparative les différentes formules permettant de fonctionner après l'élargissement". Et il a conclu: "il est de notre intérêt d'avoir une vision de l'Europe à long terme".
Une phrase qui pourrait conduire très loin. La France et l'Allemagne vont donc bouger dans le contexte de la Conférence intergouvernementale, vraisemblablement lorsque la France en aura assumé, en juillet, la présidence. Quelle sera l'ampleur de cette "vision de l'Europe à long terme", quelles seront ses ambitions, on l'ignore. Il faut espérer qu'elles aillent au-delà de l'objectif de réviser l'équilibre entre les "grands" et les "petits" pays, qui a suscité la méfiance de la Présidence portugaise actuelle (voir cette même rubrique dans EUROPE d'hier). Même la formule Delors/Giscard d'Estaing/Schmidt ne peut pas être exclue a priori. Mais son lancement impliquerait une crise d'une ampleur insoupçonnable. Tony Blair refuserait sèchement et il se sentirait trahi, compte tenu de ses efforts pour situer son pays, à sa manière, "au cœur de l'Europe"; d'ailleurs, les progrès vers l'Europe de la défense, objectif essentiel que presque tout le monde souhaite, ont besoin du Royaume-Uni. En outre, Jacques Chirac veut de toute évidence conclure la négociation sur la réforme institutionnelle en décembre à Nice, parce qu'il l'a promis aux pays candidats et pour des raisons de prestige. La crise, il ne la souhaite pas et il ne la provoquera pas. Et alors? La seule solution que l'on puisse pour le moment entrevoir consisterait à ouvrir la porte qui pourrait conduire demain à la nouvelle construction, à rendre cette construction possible. La notion de "coopérations renforcées" devrait être remplacée par quelque chose de beaucoup plus vaste et ouvert sur l'avenir. Il est peut-être significatif que l'ambassadeur Pierre Vimont, représentant de la France dans la CIG au niveau des suppléants des ministres, ait parlé devant les parlementaires européens de "revisiter le concept" des coopérations renforcées, sinon certains Etats membres pourraient être tentés de le concrétiser "ailleurs que dans le Traité"(Voir notre bulletin du 19 avril pp.3/4). Phrase qui pourrait conduire très loin.
Si la Présidence française s'oriente en ce sens, elle aurait vraisemblablement l'appui des pays "fondateurs", et de quelques autres peut-être. De toute manière, ce n'est pas le nombre qui compte dans cette entreprise, mais le niveau d'ambition, s'il en existe encore.
Ferdinando Riccardi