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Bulletin Quotidien Europe N° 7690
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Quelques commissaires européens ont choisi de "parler vrai" aux pays amis (qu'ils soient sud-américains ou méditerranéens) en quittant la voie des fausses promesses - Et c'est tant mieux pour tous

Où allons-nous si les responsables de l'UE ne craignent plus de parler franchement aux pays amis, de leur dire la vérité même lorsqu'elle est -à première vue- désagréable ? La question est évidemment ironique. Nous avons accueilli comme une bonne surprise les déclarations de Pascal Lamy et de Francisco Seixas da Costa, un geste qui, face aux réticences ou à la rhétorique souvent habituelles, est à considérer comme un acte de courage.

Pascal Lamy ne veut pas tromper les Brésiliens. Dans une conférence de presse tenue au cours de sa récente visite au Brésil, le responsable de la politique commerciale européenne a expliqué que l'UE continuerait à aider et soutenir ses agriculteurs dans la mesure où "ils sont nécessaires car ils participent à l'équilibre de l'Europe", en précisant: "Nous savons que beaucoup d'entre eux ne sont pas compétitifs, mais ils sont tous nécessaires". Et il n'existe aucune raison pour penser qu'il n'a pas développé le même concept, avec davantage d'explications et d'arguments, dans ses entretiens avec le ministre brésilien de l'Agriculture, le ministre des Affaires étrangères et même le président Henrique Cardoso. Il a sans doute expliqué que le principe cité - essentiel pour l'équilibre territorial de l'Europe et pour la sauvegarde de sa nature, de ses traditions, de ses paysages - implique le maintien aussi bien d'un certain niveau d'aides directes que de limitations des importations.

Les propos de Lamy découlent tout naturellement des décisions des chefs d'Etat et de gouvernement européens sur le caractère multifonctionnel de l'agriculture et sur la nécessité de garder une activité agricole sur l'ensemble du territoire communautaire. Le fait nouveau réside dans la franchise d'aller le dire dans la capitale du Brésil, l'un des pays qui multiplient les pressions pour obtenir l'ouverture totale du marché agricole européen, et de le faire à la veille des négociations pour un accord UE/Mercosur.

Franz Fischler ouvre les négociations. Quelques jours plus tard, Franz Fischler, se référant aux nouvelles négociations agricoles qui s'ouvraient dans le contexte de l'OMC, mettait l'accent sur la nécessité de tenir compte des "préoccupations non commerciales" parce que "la société civile s'inquiète de l'incidence de la mondialisation sur l'environnement, la santé, les normes sociales et la diversité culturelle". Et d'ajouter: "Le modèle agricole européen apporte une réponse à ces inquiétudes et offre donc à l'agriculture une perspective plus orientée vers l'avenir que les appels mécaniques à une libéralisation totale du commerce des produits agricoles".

Le lecteur peut imaginer à quel point ces déclarations conviennent à qui s'efforce depuis plusieurs années, dans ces colonnes, de faire passer les mêmes concepts, même à l'époque où la Commission européenne voulait offrir des "zones de libre-échange" (agriculture comprise) au monde entier, suivie de façon moutonnière par le Conseil Affaires générales. A notre goût, il manque encore une dimension à ce qu'ont dit Pascal Lamy et Franz Fischler. Si le sacrifice de l'agriculture européenne pouvait contribuer à résoudre le problème de la faim dans le monde, à éliminer la honte des enfants affamés, il faudrait l'accepter et songer à d'autres solutions pour l'Europe. Mais c'est le contraire qui est vrai. L'attitude consistant à axer la stratégie agricole mondiale sur l'ouverture du marché européen -car c'est de ça qu'il s'agit aujourd'hui dans le cadre de l'OMC- est absurde, inconsciente, voire même criminelle. Avoir comme objectif prioritaire celui d'envahir un marché qui correspond à 5 ou 6% de la population mondiale et qui est déjà suralimenté correspond à certains intérêts mais sûrement pas à l'intérêt général de l'humanité. La seule stratégie valable consiste à sauvegarder la production agricole partout où elle a des traditions ou des perspectives, et surtout à encourager tous les pays du monde à produire en priorité pour les besoins de leurs habitants plutôt que de laisser leurs peuples dans la dépendance du grand commerce international en produisant pour l'exportation, à l'avantage des multinationales ou de quelques grands propriétaires locaux (ou d'hommes politiques et leur entourage).

L'UE est le plus grand importateur agricole du monde. Elle a déjà beaucoup sacrifié de sa production traditionnelle ou potentielle, et elle a pu constater à quel point toute ouverture non maîtrisée et programmée (en clair: toute concession au principe du libre-échange agricole) se répercute sur sa production. Les affaires du soja, du manioc, du riz l'ont prouvé. Ce que l'UE doit encore faire, c'est réduire ses subventions à l'exportation afin de ne pas troubler les marchés des pays qui développent leurs productions ni concurrencer de manière déloyale les agriculteurs d'ailleurs. Certes, les grands exportateurs européens s'y opposent ; ils devront s'y faire.

Le message de M. Seixas da Costa aux pays méditerranéens. Le président du Conseil, après avoir souligné que le Portugal entend insuffler une vie nouvelle au processus euro-méditerranéen, a ajouté en s'adressant au Parlement européen: "Les pays du Sud de la Méditerranée ont aussi du travail à faire, en particulier pour développer leur coopération interrégionale. On a parfois l'impression qu'ils ne le comprennent pas. Ce message doit passer, sinon nos relations seront toujours difficiles et n'aboutiront jamais à un véritable espace commun." Quelques semaines auparavant, un dirigeant d'une grande industrie européenne avait déclaré sans ambages aux autorités des pays méditerranéens - qui se plaignaient du niveau très bas des investissements privés européens chez eux - qu'aucun de leurs pays ne disposait isolément d'un marché suffisant pour qu'il soit intéressant d'y investir. Sans marchés unifiés, pas d'investissements privés possibles.

La situation actuelle est absurde. Des pays qui ne montrent pas la volonté politique suffisante pour surmonter leurs divergences et rivalités, qui n'ont entre eux que des échanges dérisoires, réclament le libre accès total au marché européen, voire même l'adhésion à l'UE. Ils demandent la libre circulation des produits agricoles et presque celle des personnes, alors qu'ils ne pratiquent ni l'une ni l'autre entre eux. Ils semblent ignorer que le "fait générateur" de l'unité européenne a été la réconciliation définitive entre les Etats membres et la mise en commun d'éléments croissants de leur souveraineté. Au-delà de proclamations périodiques, rien de semblable n'apparaît sur l'autre rive de la Méditerranée. Il est évident que ces pays décident eux-mêmes de leurs relations et que l'Europe n'a rien à leur imposer, mais il est tout aussi évident qu'il n'y aura jamais d'espace commun avec l'Europe s'ils ne le créent pas entre eux , et qu'il n'y aura pas d'investissements massifs européens aussi longtemps que leurs marchés demeureront séparés. Le processus euro-méditerranéen produirait encore beaucoup de discours, beaucoup de réunions, beaucoup de paperasses ; mais pas d'espace commun.

Est-il besoin d'ajouter que les vrais amis des pays sud-américains et des pays méditerranéens ne sont pas les plus habiles dans le maniement de la rhétorique, mais ceux qui leur disent la vérité ?

Ferdinando Riccardi

 

Echelon, ou le scandale ingénu. Avez-vous noté que dans le grand brouhaha politique et médiatique autour de l'affaire du système américano-britannique d'écoutes, les deux groupes de personnes qui devraient à première vue être les premières concernées se taisent ? Nous pensons naturellement aux gouvernements européens qui devraient être furieux et scandalisés de découvrir que leurs pays sont constamment espionnés depuis des années, et aux industriels qui apprennent que leurs stratégies sont enregistrées et contrôlées par les services des pays de leurs concurrents. Indignation et scandale ? Rien de tout ça. La Commission européenne a invité toutes les entreprises qui estiment avoir subi un préjudice à se manifester. Silence total.

Les raisons de cette discrétion extraordinaire sont en réalité assez simples. Les princes qui nous gouvernent savent parfaitement que des systèmes d'écoute existent depuis que la technique les a rendus possibles. A l'époque de la "guerre froide", bien des pays de l'UE en faisaient partie ou y participaient d'une manière ou de l'autre. Et les gouvernements sont conscients que même leurs services secrets s'efforcent, eux aussi, de recueillir le maximum d'informations sans trop regarder aux moyens. Certes, aucun système précédent et aucun autre système actuel n'a les capacités d'écoute d'Echelon. Son existence en elle-même n'est d'ailleurs pas considérée par les Américains comme un secret, et les Britanniques ne nient pas leur participation. Les réponses de Washington et de Londres à la Commission européenne ne contestent pas les faits mais leur interprétation: il n'y aurait pas d'espionnage industriel et les entreprises ne recevraient aucune information.

Le silence des industriels est tout aussi explicable. Lorsque Airbus était mis en cause, c'est pour avoir en son temps versé ou envisagé de verser des "pots-de-vin" substantiels (et on sait ce que cela signifie: des chiffres faramineux) pour obtenir des contrats. Et Airbus n'ignorait pas que ceci était peut-être parfois indispensable mais illégal. Protester officiellement contre le résultat des écoutes d'Echelon aurait impliqué de reconnaître la faute. Tout le monde ayant été à un moment donné plus ou moins coupable en ce domaine, le mieux pour chacun était de se taire, d'autant plus aujourd'hui car des mesures prises entre-temps et de nouvelles Conventions ont fait reculer la corruption internationale. Il n'y a pas beaucoup à ajouter à ce sujet après l'étonnante interview d'un ancien chef de la CIA (voir notre bulletin du 30 mars, p. 11). Il est quand même permis de se demander jusqu'à quel point les écoutes d'Echelon peuvent avoir joué un rôle dans certains scandales retentissants en France ou en Allemagne. Quoi qu'il en soit, il est compréhensible que ni les autorités ni les entreprises aient envie de gonfler l'affaire Echelon.

C'est pourquoi nous l'avons qualifié de "scandale ingénu". Ce qui ne signifie pas du tout qu'il soit injustifié ou que les parlementaires européens aient tort de vouloir y voir clair. Il est au contraire indispensable d'intervenir, de faire pression, d'agiter les opinions publiques, afin que les règles du jeu soient respectées et que les écoutes ne violent pas les droits des personnes et ne soient pas utilisées à l'avantage des entreprises d'un pays aux dépens de celles d'un autre. Ces garanties n'existent pas pour le moment, quelle que soit la bonne foi des gouvernements américain et britannique. Tout est à vérifier, car les Etats-Unis en particulier fonctionnent comme un système intégré où les choix politiques, stratégiques et industriels marchent ensemble. Et il n'est pas simple de les démêler. (FR)

 

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