*** GUILLAUME PERRIER : Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan. Essai. Solin / Actes Sud (Place Nina-Berberova BP 90038, F-13633 Arles cedex. Tél. : (33-4) 90498691 – fax : 90969525 – Internet : http://www.actes-sud.fr ). Collection « Dans la tête de... ». 2018, 233 p., 19 €. ISBN 978-2-330-09238-2.
Qui est réellement Recep Tayyip Erdogan, cet homme au pouvoir en Turquie depuis 2003 ? Quel est le moteur de ce musulman affiché qui « vampirise la vie politique turque » comme aucun autre dirigeant depuis Atatürk mais dont la « ligne de conduite reste difficile à tracer, car elle suit un cheminement sinueux, fait de cavalcades forcenées, de brusques virages à cent quatre-vingts degrés et de volte-face inattendues » ? C’est à cerner la personnalité et les mobiles de ce personnage aussi complexe qu’incontournable désormais, y compris pour ses ‘partenaires’ européens, que s’est employé le journaliste Guillaume Perrier dans ce livre. Longtemps en poste à Istanbul, il offre un portrait vivant, fouillé, alliant objectivité et critiques étayées, de cet « omnivore de la politique, qui avance en se nourrissant de tout ce qui est opportun, en s’appuyant sur ce qui lui semble le plus efficace pour consolider son pouvoir ».
Erdogan, c’est ainsi l’ascension d’un gamin instinctif qui se déploie à Kasimpasa, ce quartier populaire qui, dans l’imaginaire stambouliote, est le repaire « malfamé des bateleurs et des petits caïds ». L’adolescent y gagne sa réputation d’appartenir « à une classe populaire et défavorisée ». Est-ce à son père, « tyrannique », qu’il doit de ne pas verser dans la délinquance mais de s’ouvrir très vite à la religion, au point de remplacer « parfois l’imam pour lire le sermon » ? En tout cas, c’est ce père qui l’aurait empêché d’être recruté par le club de Fenerbahçe, lui interdisant donc de devenir le Beckenbauer turc. Son terrain de jeu sera donc celui de la politique où, très vite, il « se pose en représentant du petit peuple, de la classe des opprimés » face aux « ‘Turcs blancs’, européens et occidentalisés ». Cet homme du peuple, volontiers populiste, devient Premier ministre au début 2003, après cinq années d’inéligibilité que lui ont valu sa récitation d’un poème aux accents islamistes, quand il était proche de Necmettin Erbakan, patriarche de l’islamisme turc. Pour devenir Premier ministre, il endosse sans état d’âme des mots d’ordre tels que « démocratie », « économie », « justice sociale », au grand dam des islamistes de la génération précédente. Pour Erdogan, c’est la clé d’un succès dont les étapes sont contées méthodiquement dans ces pages et qui lui permettent, aujourd’hui, de s’imaginer toujours être au pouvoir en... 2029.
Ce succès s’amplifiant d’élection en élection a des implications européennes. Ainsi, celui qui est élu « Européen de l’année 2004 » par le magazine European Voice pour « les efforts et les réformes mises en place par la Turquie pour se conformer aux exigences de l’Union européenne en vue de négociations d’adhésion » est un politique madré, voire même, à l’occasion, retors. A ses yeux, l’Europe et ses exigences en termes de vertu démocratique pour les pays candidats devient vite, à ses yeux, « le meilleur moyen d’affaiblir l’armée », garante de l’ordre constitutionnel depuis Atatürk. Du coup, il instrumentalise à son profit et à celui de son parti les exigences européennes, un ancien ministre des Affaires étrangères, Yasar Yakis, confiant à ce propos : au début des années 2000, « l’Europe garantissait certaines libertés qui n’existaient pas en Turquie, notamment pour les musulmans conservateurs. Le meilleur moyen d’obtenir ces droits était l’adhésion à l’UE ». Parce qu’elle a notamment permis que les jeunes femmes puissent se rendre à l’université en portant le voile, l’Union a donc été perçue par Recep Erdogan et son entourage conservateur « comme un antidote contre l’oppression kémaliste laïque ». Toutefois, la lune de miel entre ‘Bruxelles’ et Erdogan sera brève. D’abord parce que l’île de Chypre se révèle très vite être une pomme de discorde. Le député européen allemand Cem Özdemir a confié à l’auteur y voir la responsabilité de l’Europe engagée, elle qui a décidé d’intégrer « la partie de Chypre la plus nationaliste, celle qui a rejeté le plan Annan », tout en laissant tomber « le Nord proeuropéen, dirigé par des sociaux-démocrates et soutenu par Ankara ». Il y a aussi et surtout le fait que s’est dressé, au fil du temps, un front du refus à un élargissement à la Turquie, ce qui a été ressenti par tous les Turcs, toutes classes sociales confondues, « comme une trahison teintée de xénophobie ». A raison, sans doute, tant il est vrai que les signaux qui ont été ainsi donnés par les capitales européennes « ont nourri la rhétorique islamiste et nationaliste de la Turquie » d’Erdogan. En somme, par ses atermoiements et ses louvoiements, l’Europe a, souligne le Vert Cem Özdemir, « laissé tomber les démocrates turcs » et poussé Recep Tayyip Erdogan « à se retrancher dans le nationalisme, l’islamisme et l’autoritarisme », posture qui lui permet désormais d’instrumentaliser l’Europe, notamment pour ce qui est de la gestion des réfugiés à la frontière de l’Union. Résultat, conclut notamment Guillaume Perrier, « tout ce qui raccrochait la Turquie à un système démocratique » est aujourd’hui « en passe de disparaître », ce qui l’amène à se poser cette question au terme de cet essai aussi instructif qu’édifiant : « La Turquie expérimenterait-elle une nouvelle forme de ‘fascisme’ ? »
Michel Theys
*** SOTIRIS LIVAS : Vues de la Turquie. L'idéologie de l'État et la société civile des citoyens. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr - Internet : http://www.papazisi.gr ). 2017, 124 p., 8,48 €. ISBN 978-960-02-3283-7.
Les dernières années qui ont vu la Turquie gouvernée par l'AKP et le président Erdogan sont considérées par de plus en plus de monde en Europe comme une prise de distance radicale par rapport au modèle kémaliste. L’opinion discerne ainsi tout à la fois une tentative de réaménager l’Etat et ses institutions, l’abandon du rêve de rejoindre l'Union européenne, une réunification symbolique avec le Moyen-Orient, le tout contribuant bien sûr à redéfinir les objectifs de la politique étrangère turque. Cependant, comme le note l’auteur de ce livre, professeur de géopolitique à l’Université de la mer Ionienne, Erdogan et Kemal Atatürk ont plus de ressemblances que de différences. Ce qui les unit avant tout, explique-t-il, c’est le désir de renforcer l'Etat et d’opter pour un modèle du gouvernement autoritaire (avec les variations imposées par les conditions historiques du moment), ce qui, bien sûr, repose sur des approches idéologiques précises et légitimes. Dans ce livre, quatre chapitres sont consacrés à la Turquie de Kemal et quatre à la Turquie d'Erdogan. Dans la première partie, les politiques de Kemal Atatürk sont analysées, l’auteur mettant l’accent en particulier sur la politique sociale et culturelle voulue par le fondateur de la République turque, sur la relation avec la démocratie, sur son choix de la langue turque et, aussi, sur la recherche d’un berceau historique préislamique. Dans la deuxième partie du livre, Sotiris Livas tente avant tout de clarifier les perceptions idéologiques, religieuses et politiques du grand opposant – et ancien mentor – d'Erdogan, Fehullah Gullen. Toutefois, la Turquie continue à tourner autour du même axe : l'émergence et l’affirmation de l'Etat turc comme élément immuable. (AKa)
*** CONSTANTINOS GOGOS : Le mouvement islamiste en Turquie. Contribution à l'étude de la pensée islamique turque moderne. Editions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3661200 – fax : 3617791 – Courriel : webmaster@livanis.gr – Internet : http://www.livanis.gr ). 2017, 144 p.,10 €. ISBN 978-960-14-3096-6.
Quelles sont les idées et propositions de l'intelligentsia islamique dans la Turquie moderne ? Par qui sont-elles élaborées, validées et exprimées ? Quelles sont les tendances qui dominent l'islam politique turc ? Quelle est la contribution des écrivains islamiques au renforcement et à l'hégémonie de l'islam politique face aux forces laïques kémalistes ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles des réponses sont apportées dans les pages de cet ouvrage qui traite des perceptions et pensées de trois intellectuels islamiques qui influencent de manière décisive l’islam, la politique et la société de la Turquie d'aujourd'hui. En outre, l’auteur, professeur d’études islamiques aux Universités nationale et Kapodistrian d'Athènes et Yιldιz Teknik d’Istanbul, intègre le travail et le rôle des intellectuels islamiques dans le contexte particulier de la théorie sociale, tout en proposant des textes représentatifs de ces penseurs en langue grecque. Par cette étude, il cherche à contribuer à la connaissance et à la compréhension de la montée en puissance de l'islam politique et du renforcement de l'identité islamique dans la Turquie moderne qui, apparue avant 1980, n’a cessé de s’affirmer depuis au fil des décennies. Pour l’auteur, cette montée en puissance a dû beaucoup aux écrivains et intellectuels islamiques qui, par leur travail, leurs opinions, leurs critiques et leurs propositions, ont contribué de manière décisive à la diffusion d'une vision et d'une interprétation islamiques de la société, de la politique, de l'Etat et des institutions, de l'économie, de la culture et de l'histoire de la Turquie, du monde musulman, mais aussi du monde entier en général, l’auteur insistant tout particulièrement sur l'Occident. (AKa)
*** Südosteuropa Mitteilungen. Südosteuropa-Gesellschaft (49 Widenmayerstrasse, D-80538 Munich. Tél. : (49-89) 212154-0 – fax : 2289469 – Courriel : info@sogde.org – Internet : http://www.sogde.org ). 2017, 114 p., 12 €. Abonnement annuel : 60 €. Ce numéro de Südosteuropa Mitteilungen est essentiellement consacré à la Roumanie, entre autres à sa quête démocratique depuis 1990. (MT)
*** ALEXANDROS MALLIAS : La constellation du président Donald Trump : la nouvelle Turquie et nous. Relations internationales, stratégie nationale, la politique de cohésion et la prévention. Editions Sideris (116 rue Solonos, GR-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2017, 72 p., 7 €. ISBN 978-960-08-0764-6.
Ambassadeur de Grèce aux Etats-Unis de 2005 à 2010, c’est-à-dire pendant une période qui a vu des divergences importantes apparaître entre les grands de ce monde, Alexandros Mallias examine, dans cet ouvrage, les relations entre la Grèce et la Turquie à la lumière de la menace supplémentaire que constitue le caractère imprévisible du président Erdogan. Désormais conseiller spécial de la Fondation grecque pour la politique étrangère (Eliamep), il prône une révision et modernisation de la doctrine de sécurité nationale de la Grèce pour faire face aux périls nouveaux. Il insiste sur l'importance de l'unité et invite le monde politique à agir de manière à gonfler le moral d'un pays volontiers « auto-méprisant et auto-humilié ». L’auteur revient sur ce qu’a été la politique étrangère du pays face à son voisin et à son allié américain du temps du Premier ministre Constantin Karamanlis, entre 1974 et 1981, s’attardant en particulier sur l’année critique de 1976 qui l’amène à discerner les atouts de son pays, notamment les capacités de négociation qui lui sont offertes par la base militaire de Souda, au nord de la Crète. Alexander Mallias analyse aussi la doctrine de sécurité nationale du président américain Donald Trump et ses conséquences dans la région du sud-est européen, avant de prendre note de l’influence limitée des organisations internationales, les Nations Unies en particulier, lorsqu’il s’agit de trouver des solutions aux conflits. Il relève également l'ambiguïté de l'Otan et l'absence de politique étrangère commune de l'Union européenne, ces facteurs imposants, selon lui, une révision réaliste des fondements de la politique de sécurité de la Grèce face à la menace venant de l'Est. (AKa)
*** ANGELOS SYRIGOS : Les relations gréco-turques (1922-2010). Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2017, 895 p., 66 €. ISBN 978-960-16-5376-1.
En partant du sort des prisonniers en 1922, Angelos Syrigos analyse tour à tour, dans ce livre, la Conférence et le Traité de Lausanne, les relations gréco-turques entre les deux guerres, le problème chypriote de 1955 jusqu’au rejet du plan Annan, les différents points de vue à propos du plateau continental de la mer Égée, les questions liées à l'espace aérien, à l’ancienne République yougoslave de Macédoine, aux statuts juridiques de la minorité musulmane en Thrace et de la minorité grecque en Turquie, ainsi qu’au Patriarcat œcuménique. Professeur de droit international et de politique étrangère à l'Université Panteion, l’auteur analyse aussi les problèmes actuels que sont les champs de gaz autour de Chypre, les pipelines d'hydrocarbures, la zone économique exclusive et l’ile de Kastelorizo. L’auteur analyse finement chacun de ces sujets et les préoccupations qu’ils suscitent avant de formuler des propositions concrètes quant à la politique étrangère de la Grèce vis-à-vis de la Turquie. De la sorte, il aborde aussi des questions sensibles telles que les limites de responsabilité opérationnelle de l'Otan, la crise des missiles S-300 et, enfin, les priorités géopolitiques du pays. Une vaste bibliographie ponctue le livre. (AKa)