*** GERARD BOUCHARD : L’Europe en quête d’Européens. Pour un nouveau rapport entre Bruxelles et les nations. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél. : (41-32) 3761717 – fax : 3761727 – Courriel : info@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection "Diversitas", n° 22. 2017, 224 p., 39 €, 32 £, 47,95 $. ISBN 978-2-8076-0337-0.
Professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi, l’historien et sociologue Gérard Bouchard interpelle par ce livre. Il y invite l’Union européenne à renouveler son fondement symbolique « pour en faire une source de solidarité » et à réhabiliter le mythe afin de se réconcilier avec les citoyens. C’est urgent à ses yeux puisque la construction européenne, soit « une tentative sans précédent de création d’un lien sociétal à une très large échelle », est aujourd’hui la victime d’un désamour populaire profond au point de la mettre en péril. Le problème que rencontreront beaucoup de lecteurs enclins à le suivre sur ce terrain réside dans le fait que son souci est d’avancer des idées permettant de « réduire la vieille tension entre Bruxelles et les nations », ce qui ne va pas sans quelques ambiguïtés même s’il précise une fois que ces nations sont, dans son esprit, « les peuples ».
Dans un premier temps, ce spécialiste des imaginaires collectifs et des mythes sociaux et nationaux explicite ce qu’est « le concept de fondement symbolique » avant de répertorier les choix culturels sur lesquels l’aventure européenne a été fondée et, surtout, d’en délivrer une analyse critique. Il épingle ainsi « la méfiance des élites européanistes à l’endroit de la nation (à ne pas confondre avec l’Etat), des nationalismes et du processus démocratique » qu’il considère d’une certaine manière comme une tare congénitale. Il en résulte aujourd’hui que l’Union, sans être « totalement dénuée de démocratie », est infirme sur ce plan puisqu’il lui manque l’élément essentiel, à savoir « le pouvoir, pour la population, de récuser ses gouvernants lorsqu’elle est mécontente de ses politiques ». L’argument est imparable, mais qui porte la responsabilité de cette tare ? Les « élites européanistes » ont bon dos... Gérard Bouchard discerne également un « déficit symbolique » se traduisant notamment « par un manque de solidarité qui fait obstacle à une redistribution plus équitable de la richesse » qui fait, entre autres, que « le grand récit de la création de l’UE comme entreprise altruiste trempée dans les Lumières et dans l’humanisme chrétien, sous l’égide de leaders éclairés et désintéressés, a mal traversé l’épreuve du temps ». Ce qui n’est évidemment pas faux, mais ne dit mot sur qui est responsable de cette évolution en forme de régression.
Le troisième chapitre est intitulé « La nation en garde à vue » et voit Gérard Bouchard s’intéresser à « la marginalisation des nations ou des cultures nationales (à ne pas confondre avec les Etats) ». Selon lui, la dynamique européenne comporte trois acteurs, à savoir « les élites européanistes », notamment « les leaders de l’UE », ensuite « les dirigeants politiques des Etats membres » et, enfin, « les populations des Etats membres ». Cette répartition est bizarre dans la mesure où les dirigeants politiques des Etats membres sont, en réalité, les seuls vrais « leaders de l’UE » qui comptent, ce que l’auteur confirme ouvertement en reconnaissant que les chefs d’Etat et de gouvernement imputent à l’Union européenne « des décisions impopulaires qu’ils ont pourtant parrainées à Bruxelles pour ensuite s’en distancier auprès de leurs commettants ». Du coup, les populations des Etats membres y perdent leur latin. Or, ces populations incarnent le peuple de l’Union et « constituent les nations » qui ne trouvent plus leur compte dans les évolutions actuelles de l’Union européenne : « La distance entre Bruxelles et les nations s’est encore accentuée du fait que l’UE, associée au néo-libéralisme, est perçue comme une menace pour la démocratie et pour les politique sociales », observe le professeur canadien en ajoutant que « dans la mesure où les Etats membres sont vus comme complices de ce glissement, ils ne sont plus vraiment des alliés pour leurs citoyens ». Voilà qui pourrait, voire devrait l’amener à considérer que les tares démocratiques actuelles sont le fait d’un projet politique inachevé, inabouti à ce stade. A cela, il préfère opposer « la résistance et la puissance des cultures nationales ». Il n’a sans doute pas tort, mais faut-il pour autant aller jusqu’à ce qu’elles se retournent contre l’Europe parce que les Etats et les gouvernements, et non pas des « élites européanistes », les y incitent en se comportant comme des despotes ? Michel Theys
*** MIGUEL PAPÍ BOUCHER : Nel Consejo Europeo entre el derecho y la realidad. Agencia Estatal Boletín Oficial del Estato (24 Av. de Manoteras, E-28050 Madrid. Tél. : (34-91) 1114000 – Internet : http://www.boe.es ). Collection "Derecho Público ». 2017, 603 p., 27,55 €. ISBN 978-84-340-2418-2.
Cet impressionnant volume est tout entier consacré au Conseil européen, soit à la plus jeune des institutions de l’Union puisqu’elle n’est née qu’avec le Traité de Lisbonne. Directeur au Parlement européen, Miguel Papí ne manque toutefois pas de remonter aux sources, à savoir à la création du Conseil européen à l’initiative du président français Giscard d’Estaing lors d’un sommet des chefs d’Etat et de gouvernement en décembre 1974 à Paris. A partir de là, il explique comment cette enceinte réunissant les plus hauts dirigeants politiques des Etats membres de la Communauté européenne de l’époque puis de l’Union a évolué au fil des traités. Cette rétrospective l’amène aussi à s’intéresser au rôle fonctionnel qui a été joué par les chefs d’Etat et de gouvernement, en particulier lors des crises que l’Union a eu à affronter depuis 2008, qu’il s’agisse de la crise grecque et des turbulences de la zone euro, de la crise migratoire ou du Brexit. Soulignant la novation véritable qu’a été la création d’un président stable du Conseil européen, Miguel Papí estime en définitive que l’affirmation de cette enceinte, pour logique qu’elle était, n’a pas bouleversé l’équilibre institutionnel initial, ce que l’ancien Premier ministre espagnol José María Aznar confirme dans sa préface. (MT)
*** PANAYIOTIS KARKATSOULIS : Se diriger dans la crise. Editions Sideris (116 rue Solonos, Gr-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2017, 272 p., 18 €. ISBN 978-960-080738-7.
Les textes qui composent ce livre sont beaucoup plus que de simples prescriptions administratives et quelque chose de moins que les traités scientifiques. Professeur à l’Ecole nationale d’administration publique depuis plus de trente ans, Panayiotis Karkatsoulis les a pensés et rédigés afin que ses lecteurs prennent conscience de la nécessité de réformer l’organisation et le fonctionnement de l’Etat grec, son autre objectif ayant été de contribuer au débat scientifique sur la bonne gestion administrative. Celui qui a reçu en 2012 le Prix international d’administration publique part de la crise grecque qu’il considère avoir été la crise d’un modèle de gouvernance, à savoir celui du « mécénat étatique ». En clair, il brosse le portrait d’un Etat clientéliste dont il démonte tous les rouages, allant bien au-delà des simples recrutements par favoritisme. Membre depuis 2015 du Parlement grec où il est un élu du parti de centre-gauche To Potami (La Rivière), il propose de le remplacer par une administration nouvelle qui, s’inspirant des bonnes pratiques d’autres pays, s’adapterait aux spécificités de la Grèce et offrirait à ses citoyens des modes de fonctionnement enfin à la hauteur, qu’il s’agisse des travaux législatifs, d’une gouvernance à multi-niveaux, de la gestion du capital humain, des aspects budgétaires et de la qualité du service public. (AKa)
*** CHRISTIANA CONSTANDOPOULOU (sous la dir. de) : Les récits de la crise. Mythes et réalités de la société moderne grecque. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : www. papazisi.gr). 2017, 354 p., 16 €. ISBN 978-960-02-3323-0.
Le récit national, à savoir la façon dont une société se décrit en en faisant un mythe, est particulièrement important, tant il est vrai que l'homme comprend la réalité à travers des symboles qui deviennent des axiomes sociologiques de base. Les experts redécouvrent la capacité du récit pour « créer » une nouvelle réalité. Le développement des technologies de l’information et de la communication crée aussi plus de récits qui circulent et souvent se confrontent. Ainsi, la crise du système social en général (dominé par le capitalisme de marché) et la manière dont elle affecte la Grèce et la région qui l’entoure a été porteuse de récits explicatifs contradictoires. Des narrations « graves », c’est -à- dire scientifiques, ont fait référence au rôle des spreads ou à l'importance de l'index Dow Jones, tandis que des récits moins « sérieux » – mais non moins importants pour l'analyse – ont inventé le concept de « Pigs » pour désigner le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne, ce qui entraîne bien entendu des interprétations politiques qui ne peuvent être négligées. Dans cet ouvrage dirigé par la sociologue Christiana Constandopoulou (Université de Panteion à Athènes) une quinzaine de chercheurs, spécialistes des questions des médias, présentent et analysent un « panorama » de récits décrivant la crise grecque dans les médias, à l'école et dans les activités culturelles. C’est un livre-clé dans l'interprétation de la crise grecque. (AKa)
*** PEPI RIGOPOULOU (sous la dir de) : L'image de la Grèce dans les médias. La fierté culturelle et les préjugés. Editions Sideris (voir coordonnées supra). 2017, 256 p., 18 €. ISBN 978-960-08-0743-1.
Ce livre est le fruit d’une recherche académique menée au sein du Laboratoire des arts et de la gestion culturelle du Centre d’études des mass médias de l'Université nationale d'Athènes. Quelle est l'image de la Grèce ? Comment a-t-elle été construite par les médias européens – et surtout les médias allemands – au cours de la crise des dernières années ? De quelle manière les médias grecs ont-ils accueilli ces images ? Les ont-ils rejetées ou, au contraire, acceptées ? C’est notamment à ces questions que sont apportées des réponses, les auteurs cherchant à voir comment ces images entrent ou non en résonance avec les réalités politiques et économiques. Sous la direction d’un professeur de philosophie, ils discernent ainsi la tendance persistante à voir s’effriter la fierté du peuple grec, contraint à mettre un genou à terre face à des partenaires solides. Ils observent également le parti pris de certains médias étrangers contre la Grèce qui s’est notamment illustré par des stéréotypes culturels – comme la couverture du magazine allemand Focus montrant la Venus de Milo dressant le majeur dans un geste obscène pour illustrer des données historiques fallacieuses et des affirmations mensongères. Les médias étrangers ont été consultés pendant la période 2010-2013 ; des journaux allemands de différentes tendances l’ont été pour des événements de la période 2015-2016 ; quinze cents dessins de presse ont aussi été étudiés, cent cinquante étant publiés dans l’ouvrage. Les contributions sont de journalistes et d’intellectuels, grecs comme étrangers. A noter aussi un long article d’une philosophe grecque, Effie Latsoudis, qui apporte son témoignage sur le problème des réfugiés à Lesbos. (AKa)
*** Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://www.revuepolitique.org ). Décembre 2017, n° 102, 132 p., 12 €. Abonnement : 45 € (40 € pour PDF, 50 € pour les deux versions).
Le dernier numéro de l’année de cette revue progressiste de Belgique francophone contient un très riche dossier consacré à la cohabitation entre « Belges et musulman.e.s », thème qui est évidemment de nature à retenir l’attention dans d’autres Etats membres de l’Union européen. C’est d’autant plus vrai que les regards portés et les analyses développées sautent allègrement par-dessus les frontières, par exemple quand est abordée la question de l’islam et que l’islamologue et théologien Michaël Privot défend l’idée que nous avons moins besoin d’un islam de Belgique ou d’Europe, mais bien « d’un islam de notre temps, qui fasse siennes les plus nobles aspirations humaines et qui a l’ambition d’accompagner voire d’inspirer les tâtonnements de l’humanité dans ce sens ». Le sort des femmes occupe une place importante dans ces réflexions. Il est à noter, d’autre part, une réflexion du philosophe et diplomate Pierre Ansay qui aborde le capitalisme comme un rapport social à subvertir sous peine d’avoir à continuer à le subir. Il est également question de l’état de la gauche en Israël, à la lumière d’entretiens qui y ont été menés par une anthropologue et un philosophe ayant choisi de s’exprimer par le biais de films, tandis qu’un sociologue (Eric Fassin) et un politologue (Arthur Borriello) répondent dans un dialogue à la question de savoir s’il est bon d’être « pour ou contre le ‘populisme de gauche’ » tels que l’incarnent, par exemple, Jean-Luc Mélenchon en France ou Podemos en Espagne. Enfin, le rédacteur en chef Henri Goldman a la bonne idée de rappeler quand et où est née la gauche, laquelle à ses débuts était exclusivement masculine et blanche... (MT)