Agence Europe – C'est la première présidence estonienne. Que cela signifie-t-il pour l'Estonie ?
Matti Maasikas - Une énorme responsabilité. Quand vous travaillez dans un petit État membre, et encore relativement nouveau, vous avez peut-être parfois le sentiment non pas que votre voix ne compte pas, ou n’est pas entendue, mais qu’il existe parfois une tendance à espérer que les ‘grands frères’ soient aux manettes. Pour une présidence, c'est tout à fait différent et nous sentons cette responsabilité. Nous y sommes préparés, nous avons commencé à nous préparer en 2012.
Pourquoi ‘l'unité par l'équilibre’ est-elle votre devise ?
L'équilibre est le mot-clé. Tout doit être équilibré entre les 28 États membres et c'est le seul moyen d'avoir l'unité. Venant d'un petit État membre, nous le savons très bien. C’est comme cela que nous voyons les choses, comme lorsque, au printemps 2016 à Chypre, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré aux côtés du président Anastasiades : ‘Nous sommes vingt-huit États membres et tous d’importance égale’.
Une de vos priorités porte sur une économie européenne ouverte et innovante ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Afin de rester compétitifs, vous devez rester ouverts. Nous sommes compétitifs. Nous travaillons bien dans les secteurs jouissant d’une grande liberté d’action. Lorsque les frontières sont ouvertes, quand les personnes, les biens, les services et les capitaux circulent librement à travers le continent.
L'ouverture, en ces temps-ci, signifie aussi être ouverte au monde extérieur, ce qui signifie le commerce. Nos dirigeants parlent de la gestion de la mondialisation et tout ceci est vrai, mais nous avons besoin d'un commerce encore plus ouvert, en luttant pour la réciprocité dans la mesure du possible.
Vous souhaitez également utiliser votre présidence pour expliquer ce qu’est un pays ‘numérique’, car c’est la réputation de votre pays.
Les Estoniens sont vraiment désireux d'utiliser des solutions numériques, y compris dans le secteur public. Nous sommes heureux de partager cette expérience et nous sommes déjà dans un âge de transformation numérique dans tous les domaines. (...) Nous invitons tous les dirigeants des États membres de l'UE à un sommet sur le numérique à Tallinn le 29 septembre. Les préparatifs sont encore en cours, mais une partie de nos objectifs est de montrer dans la vie réelle ce à quoi l'avenir numérique peut ressembler.
Une autre de vos priorités est de rendre l'Europe plus sûre. Comment allez-vous vous y prendre, alors que les événements récents nous rappellent la difficulté d’y parvenir ?
Dans tous les sondages d'opinion tels que l’Eurobaromètre, la sécurité et la sûreté sont les premières choses que les gens attendent de l'UE et à juste titre. Il s’agit de protéger les frontières, de gérer les flux migratoires, de lutter contre le terrorisme, de travailler dans une meilleure coopération entre les États membres, entre les autorités chargées de faire respecter les règles, en particulier dans le domaine des bases de données.
Nous avons une série de bases de données dans le domaine de la coopération policière : le système d’information Schengen, la base Eurodac pour les empreintes digitales des demandeurs d'asile... Ces bases de données doivent beaucoup mieux interagir entre elles. La Commission a d’ailleurs fait des propositions concrètes dans ce domaine (EUROPE 11819). Nous sommes prêts à travailler à ce sujet essentiel.
Et bien sûr, sécurité signifie défense. Il y a beaucoup de choses en cours dans ce domaine.
Sur la migration, pensez-vous que le lancement de procédures d'infraction contre certains pays d'Europe centrale ne relocalisant pas des réfugiés compliquera la discussion sur la réforme du système de Dublin sur l’asile ?
Je ne ferai pas de spéculation sur ce sujet chargé d'émotions. Si vous pensez aux droits et obligations souverains ultimes de tout gouvernement souverain, le droit de décider qui vient et qui reste sur le territoire est l'un des plus importants. Et en même temps, la situation de dizaines de milliers de demandeurs d'asile dans certains États membres demande une solution européenne. Donc, notre devise est de sous-promettre dans l'espoir d’aboutir à des résultats meilleurs que prévu. Je ne veux pas promettre une solution. Les Maltais ont fait un très bon travail en essayant de parvenir à un compromis et nous allons poursuivre ce travail.
La dimension extérieure du phénomène migratoire, dans laquelle l'UE a fait des efforts réels, demeure au centre de notre attention.
Que faire pour renforcer la cohésion sociale en Europe ?
Une dimension sociale est une dimension délicate. L'UE n'a pas beaucoup de compétences dans ce domaine. Nous reconnaissons l’énorme importance de la cohésion sociale et de l'urgence de la traiter. Nous allons faire avancer tous les fichiers sur la table : les travailleurs détachés, la coordination de la sécurité sociale. Et nous verrons comment le travail se déroule sur la proposition introduisant un pilier social qu’a proposée la Commission européenne. Nous ferons en tant que présidence notre travail. (...) Mais les problèmes sociaux doivent être traités avec diplomatie et délicatesse, ces sujets pouvant potentiellement diviser.
Un des événements importants qui se déroulent pendant votre présidence sera le sommet du Partenariat oriental. Quelles sont vos attentes concernant ce sommet ?
C'est un événement très important. Nous espérons que l'UE réaffirmera son attachement à cette politique très importante de la Politique étrangère et de sécurité commune. L'UE doit assumer plus de responsabilités envers ses voisins. Dans toutes les directions : vers le sud, vers le sud-est, vers l'est.
Plus ceux qui vous sont proches vous ressemblent en termes de normes de vie, de respect de l’État de droit, de structure sociale et plus vos relations avec ces pays sont prévisibles. Il est dans votre propre intérêt d’aider les pays voisins, notamment à l'est.
Comment considérez-vous les futures relations de l'UE avec la Russie ?
Nous avons une politique en place, formulée par plusieurs conclusions du Conseil européen et fermement fondée sur les 5 principes directeurs sur les relations adoptées par les ministres en février 2016 : être ouvert au dialogue et s’impliquer, lorsque c'est possible, en particulier en entretenant les contacts avec certaines personnalités et avec des ONG.
Mais le principe cardinal est la reconnaissance de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, des accords de Minsk et le travail avec les partenaires à l'est.
Pendant plus de 20 ans, l'Occident a essayé de coopérer avec la Russie, négligeant parfois les pays situés au milieu. Je ne cache pas que parfois, dans les années 1990, l'Estonie s'est sentie un peu négligée. Bien sûr, ensuite il y a eu le processus d'élargissement. Maintenant, l'UE a reconnu qu'il y a plus à faire dans cette relation vers l’est, qu’elle ne peut pas seulement se concentrer sur Moscou.
Comment allez-vous gérer le fait que pendant votre présidence, nous aurons différents cycles de négociations de la sortie du Royaume-Uni de l’UE ?
Nous devons faire une différence entre l'immense intérêt médiatique (...) et les affaires quotidiennes de l'UE. La façon dont l'unité de l’UE à vingt-sept a été réalisée, ou consolidée, à Bratislava et à Rome est remarquable. Et la ligne qui a été fixée est que les Vingt-sept vont agir pour améliorer le quotidien des citoyens européens. Les citoyens doivent être au centre de toute notre attention et de nos actions. C'est l'approche de la présidence estonienne.