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Bulletin Quotidien Europe N° 11732
REPÈRES / RepÈres

Quand la famille européenne est à l’heure des amputations… (II)

 

Il est des signes qui ne trompent pas : treize ans après l’élargissement qualifié de ‘big bang’, les fonctionnaires européens issus des ‘nouveaux’ pays membres continuent à vivre en vase clos, à faire, disent les mauvaises langues, bande à part. Des exceptions existent, bien entendu, surtout – paradoxe ! – du côté des derniers arrivés, les Bulgares et les Roumains, sans parler des Chypriotes qui, faute de turcophones, sont tout naturellement rangés dans la famille hellénique. En clair, c’est comme si un… rideau d’incompréhension s’était dressé au sein des institutions européennes.

D’où vient cette partition symbolique, cet apartheid culturel imposé par les derniers venus dans des institutions censées incarner, tout au contraire, la réunification de l’Europe et l’union de citoyens se voulant artisans d’un avenir commun ? Certains sont tentés d’y voir les séquelles d’une époque où les Européens de l’Est vivaient une liberté réduite au bon vouloir de Moscou et des dirigeants communistes d’États satellites, où l’opulence économique du monde occidental était à la fois source d’envies, de rancœur et de fantasmes. C’est peut-être, en effet, de ce cocktail que proviennent les frustrations actuelles, les difficultés à trouver un terrain sinon d’entente, en tout cas susceptible de favoriser le dépassement des incompréhensions.

De la série de reportages qu’il a effectués dans les nouveaux pays membres, notre confrère Frédéric Lemaître a ramené deux images parlantes. D’abord, sur la grand-place d’Osijek, une inscription sous la statue d’Ante Starcevic, chantre de l’indépendance de la Croatie au sein de l’Autriche-Hongrie : « Seules les lois de Dieu et de la nature sont au-dessus de la volonté souveraine du peuple de Croatie ». Pas très loin de là, cette mention sur la vitrine d’une boutique abandonnée de Ljubljana : « Né en Yougoslavie, scolarisé en Slovénie, chômeur dans l’Union européenne » (Le Monde, 31 décembre 2016). Le tout est illustratif de l’autre cocktail qui empoisonne désormais l’Union européenne élargie.

Même occultée pour ne pas trop déplaire aux maîtres du Kremlin, la fierté nationale, la foi en son pays, ont été l’un des moyens de résister à la tutelle soviétique qui a été cultivé par les pays situés du mauvais côté du rideau de fer et, plus encore, par l’immense majorité de leurs citoyens. Le problème, c’est que la fierté nationale peut très vite tourner, si l’on n’y prend garde, au nationalisme. Tous les pays de Višegrad en font aujourd’hui peu ou prou la démonstration, eux dont les dirigeants en arrivent à considérer que ‘Bruxelles’ ne vaut guère mieux que Moscou hier. D’où leur insupportable état permanent de rébellion.

Mais si, comme l’a récemment écrit l’historien britannique Timothy Garton Ash, « un jeune héros libéral de 1989, Viktor Orbán, est maintenant un populiste nationaliste conduisant la Hongrie vers l’autoritarisme et louant explicitement l’exemple ‘illibéral’ de la Chine de Xi Jinping et la Russie de Vladimir Poutine » (The New York Review of Books, janvier 2017), c’est également parce que les espoirs placés par les Hongrois – comme par beaucoup d’Européens de l’Est – dans le modèle économique qui leur avait été présenté comme incontournable ont été largement déçus. L’historien ne suit pas son homologue allemand Philipp Ther qui, dans son dernier ouvrage¹, juge que le train fou néolibéral lancé par le Royaume-Uni de Margaret Thatcher et les États-Unis de Ronald Reagan a entraîné dans la région, à coups de libéralisation, dérégulation et privatisations, des dégâts importants en termes de dislocation sociale et d’inégalités grandissantes. Toutefois, « la seule chose pire que d’avoir une transformation néolibérale de votre économie était de ne pas avoir une transformation néolibérale », reconnaît l’auteur allemand à la grande satisfaction de son pair britannique, lequel concède volontiers en contrepartie que « les élites post-dissidentes et réformistes, y compris celles venant de la gauche démocratique, sont allées très loin dans leur étreinte d’une transformation économique (néo)libérale radicale ». C’est que, dans l’aventure, les sociétés est-européennes se sont trouvées écartelées – et bien plus gravement encore que leurs sœurs occidentales – entre gagnants et perdants, avec, par exemple, des « millions de Polonais qui, dans les petites villes et régions plus pauvres de la ‘Pologne B’, se sont sentis marginalisés et laissés derrière par le bulldozer du libéralisme économique ».

En clair, beaucoup des citoyens européens de l’Est seraient désormais entrés en rébellion pour des promesses non tenues et, observe Timothy Garton Ash, leur « réaction contre les conséquences du libéralisme économique et social menace maintenant les réalisations du libéralisme politique ».

Peut-on leur en faire le reproche alors qu’ils n’ont pu renouer avec les pratiques démocratiques et rebâtir des démocraties dignes de ce nom que depuis un quart de siècle ? Nos vieilles démocraties aguerries qui portent en leur sein des Wilders, Farage et autre Le Pen sont-elles en droit de leur adresser le moindre reproche ? Non. Dans cette triste affaire, il revient plutôt à chacun de battre sa coulpe et de procéder d’urgence à un examen de conscience approfondi afin d’éviter l’enfer qui s’approche et menace tous les Européens, les citoyens de l’Est comme ceux de l’Ouest.

Faut-il absolument rechercher le salut tous ensemble, à vingt-sept, au même rythme ? Ce serait évidemment l’idéal, mais il est illusoire de penser que ce soit possible. À l’heure actuelle, l’essentiel est de tout faire pour sauvegarder l’essentiel, le projet européen originel qui n’était qu’accessoirement économique. L’heure est venue de lui redonner des couleurs afin que l’espoir renaisse dans le cœur des citoyens européens. Ceux de l’Est comme ceux de l’Ouest. Lors du sommet commémoratif du mois prochain, se trouvera-t-il quelqu’un, à Rome, pour lancer : qui m’aime me suive sur cette voie ? (À suivre)

Michel Theys

 

¹ The New Order on the Old Continent: A History of Neoliberal Europe

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