Les projets visant à relancer la coopération entre l'UE et la rive sud de la Méditerranée foisonnent, il n'y a aucun risque de pénurie. Le risque réside plutôt dans la multiplication des organismes, de la bureaucratie et des nominations à des fonctions répétitives ou inutiles (voir cette rubrique d'hier). Il est clair que, pour l'essentiel, les initiatives prises ou annoncées sont bonnes et parfois indispensables, car le partenariat UE/Méditerranée est largement à reconstruire sur de nouvelles bases. Mais avec vigilance.
Pour les nouveaux accords commerciaux. L'évolution la plus significative est l'offre de l'UE à Tunisie, Égypte et Maroc, plus Jordanie, de négocier des accords commerciaux. Le commissaire européen Karel De Gucht a expliqué que la plateforme serait globale, le but étant l'intégration de ces pays dans le marché commun, avec une priorité pour les produits agricoles et les services ; mais les négociations avec les quatre États seraient séparées et les résultats ne seront pas nécessairement identiques. Le Conseil a approuvé cette orientation. La Commission mettra au point avant la fin octobre le mandat de négociation (voir notre bulletin n° 10460). La Libye serait impliquée dès que sa situation le permettra. Certains pays concernés pourraient souhaiter négocier la libéralisation des échanges lorsque leurs gouvernements démocratiquement élus seront en place. Mais les accords envisagés représenteront un élément essentiel des relations futures de l'UE avec ces nations, ce qui entraîne automatiquement une rupture avec les orientations erronées du passé.
Projet rhétorique. En parlant d'erreurs du passé, je me réfère en premier lieu à la construction mal conçue et illusoire de l'Union pour la Méditerranée (UpM), projet rhétorique dont le premier objectif était le libre-échange global réciproque, facile à concrétiser du côté de l'UE où il n'existe plus de frontières, alors que de l'autre côté les marchandises ne circulent pas librement, certaines frontières sont fermées et des situations conflictuelles parfois très sérieuses existent. Une pseudo-Union de pays que rien n'unit ou qui, comme la Turquie, ne souhaitait pas en faire partie et ne la considère pas. La grande zone de libre-échange commune aurait dû se concrétiser en 2010 ! Il ne reste rien de ce projet ; ce qui progresse ce sont quelques réalisations, modestes mais utiles, entre des groupes limités de pays de la zone.
Pourtant, on constate quoi ? Que les institutions de cette construction artificielle subsistent, se réunissent, gardent leur siège et leur bureaucratie. Son secrétaire général vient même de créer un «comité de sages» composé de personnalités comme Felipe Gonzalez, Javier Solana, un ex-ministre israélien, une ancienne commissaire européenne (voir notre bulletin d'hier). Leur sagesse étant hors discussion, ils pourraient constater que l'UpM ne pourra jamais devenir l'Union envisagée en son temps et que les objectifs de ses membres sont radicalement différents: l'adhésion à l'UE pour les pays balkaniques ; des zones de libre-échange pour les pays du « printemps arabe » ; le rejet du libre-échange ou du moins son ralentissement radical pour l'Algérie ; un rôle international spécial pour la Turquie, etc. Cette UpM pourrait tout au plus jouer un rôle d'Académie pour l'étude de quelques projets entre groupes de pays méditerranéens, tâche qui pourrait être dans quelques cas utile, mais sans aucun rapport avec l'Union pour la Méditerranée. Et on sait combien il en existe de ces organismes qui montent des conférences, discutent, débattent. Notre bulletin rend compte régulièrement de leurs initiatives: symposium sur le rôle de la société civile ; conférence sur le développement durable ; initiative pour un programme Erasmus euro-méditerranéen ; programme spécial de la BEI ; activité d'Euromed-Invest, etc. Tous ces projets sont utiles, mais pas toujours essentiels.
Limites du soutien financier. L'unanimité existe sur un point: demander à l'UE un soutien financier aussi volumineux que possible. C'est normal, et la Tunisie en particulier en a besoin. Mais sans oublier que: a) l'Europe et ses États membres font face à des déficits budgétaires impressionnants qui les obligent à appliquer des politiques d'austérité rigoureuses ; b) les richesses accumulées par les anciens dictateurs des pays du printemps arabe doivent être récupérées (je ne pense pas seulement aux abus hallucinants de M. Kadhafi) et prouvent que les économies de ces pays disposaient aussi de rentrées appréciables. L'UE doit être, dans ses aides à l'extérieur, aussi vigilante que dans ses dépenses internes, et tout aussi rigoureuse dans le contrôle de leur utilisation. En particulier, la rigueur est obligatoire à l'égard du gonflement des bureaucraties, des nominations et de l'organisation de conférences et symposiums. C'est une obligation aussi bien à l'égard de ses citoyens que des populations des pays qui ont conquis la liberté.
(FR)