Contraintes incompatibles avec les nouvelles ambitions. L'adhésion de la Turquie n'est pas seulement irréaliste et inopportune du point de vue de l'UE (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10124) ; je crois qu'elle ne l'est pas non plus du point de vue turc. Les raisons qui la déconseillent sont même encore plus valables pour la Turquie. Les négociations traînent depuis des années avec des résultats insignifiants, en suscitant des malentendus et des querelles inutiles, alors qu'un partenariat approfondi aurait des résultats positifs et rapides. L'Union douanière actuelle implique déjà des liens économiques qui vont au-delà de ceux d'une zone de libre-échange ; les liens historiques et culturels sont très puissants et ils progressent régulièrement ; le soutien financier de l'UE est considérable. Tout ceci serait maintenu et développé.
En revanche, l'adhésion imposerait à la Turquie des contraintes qui ne correspondent ni à ses traditions ni à ses ambitions nouvelles. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a, lors de sa visite la semaine dernière à Bruxelles, donné un aperçu du rôle que son pays entend jouer à l'échelon mondial: être le médiateur entre l'Iran (avec lequel la Turquie entretient des liens d'amitié étroite) et les grandes puissances nucléaires ; contribuer à la réunification de Chypre par une solution globale acceptable pour les deux parties en présence; agir activement dans les Balkans (voir notre bulletin n° 10124). Le rôle international croissant comporte aussi l'intensification des liens avec les États-Unis de M. Obama, la relance du dialogue avec la Russie et un partenariat avec le Brésil couvrant plusieurs domaines, à quoi s'ajoutent les responsabilités directes de la Turquie dans sa zone géographique: l'Iraq (relations bilatérales intensifiées), la Syrie (notamment pour son dialogue avec Israël), l'Arménie (pas mal de divergences doivent encore être aplanies) et l'immensité territoriale de la partie caucasienne et de la partie africaine de l'ancien Empire ottoman. Certains observateurs définissent comme « néo-ottomane (mais Ahmet Davutoglu rejette cette définition) l'attitude de la Turquie nouvelle qui, selon un commentateur, « réintègre pacifiquement des espaces où elle a été présente pendant des siècles ». À Istanbul, on évoque parfois la « Pax ottomane » et la tolérance religieuse qui régnait à l'époque sur le pourtour méditerranéen (même si en Grèce et dans les Balkans les souvenirs historiques sont souvent bien différents).
Quelles que soient les différences d'interprétation et les nuances, la Turquie agit comme un pouvoir régional actif sur une aire très étendue et sa médiation est souvent sollicitée, de la Macédoine jusqu'aux Philippines. On la voit difficilement subordonner ses options et ses initiatives à des discussions européennes préalables. De son côté, une Europe qui prépare son service diplomatique commun pourrait difficilement partager certaines initiatives ou positions turques. Si l'on croit au chemin lent et progressif de l'UE vers une politique étrangère commune, la participation de la nouvelle Turquie serait une entrave ; et pour Ankara, les règles communautaires seraient un obstacle au nouveau dynamisme.
Évaluer les contraintes. Au-delà de l'aspect « politique étrangère », la Turquie devrait bien évaluer les contraintes auxquelles elle serait soumise en devenant un État membre de l'UE. Pendant l'examen par le Parlement européen de l'aide préadhésion à la Turquie, on a entendu des jugements très sévères, fondés sur les remarques très critiques de la Cour des comptes: « Si un autre pays avait fait l'objet d'autant de critiques - a déclaré Mme Hohlmeier - on aurait au moins suspendu l'aide en attendant de savoir comment les crédits seraient utilisés. » Et, selon M. Pieper, il ne faut pas fermer les yeux parce qu'il s'agit de la Turquie, mais prendre plutôt en considération des évolutions autres que l'adhésion. On fait valoir souvent l'importance géographique de la Turquie pour l'approvisionnement de l'UE en gaz naturel et pétrole ; c'est une évidence, mais il n'est pas nécessaire d'être un État membre pour jouer un tel rôle: Norvège, Algérie, Russie et d'autres pays le prouvent. Je ne cite pas les lacunes turques en matière de protection des minorités, liberté de la presse, liberté religieuse, etc., parce que la situation peut évoluer. Mais les contraintes sont rigoureuses.
J'estime que l'ensemble des éléments cités suffisent pour conclure que l'insistance sur l'adhésion serait une erreur des deux côtés, car ce serait l'échec (compte tenu aussi du référendum obligatoire dans certains États membres). L'UE en serait déséquilibrée sur le plan budgétaire et aussi institutionnel car la Turquie aurait au sein du Conseil davantage de poids que tout autre État membre, et au sein du Parlement européen davantage de députés. De son côté, la Turquie perdrait en partie sa liberté d'action et son rôle équilibrant entre Orient et Occident, alors qu'un partenariat renforcé offre des perspectives illimitées.
(F.R.)