Entre ignorance et mauvaise foi. Sont-il ignorants ou aussi de mauvaise foi ? Je me réfère à ceux qui (surtout dans la presse, mais aussi au sein du Parlement européen) ont déploré la prétendue inefficacité de l'UE et de ses institutions face au blocage du trafic aérien provoqué par le nuage maléfique dans le ciel européen. Or, l'UE n'a pas de compétences en ce domaine, les États en ont gardé la responsabilité ; toutes les décisions de fermeture des espaces aériens ont été prises par les autorités nationales. La Commission européenne a fait ce qu'elle pouvait faire: lancer un appel à la coordination et à la coopération. Le ministre espagnol des Transports a, en tant que président du Conseil, organisé une vidéoconférence avec ses collègues, qui a quand même pu prendre un certain nombre d'initiatives (notre bulletin n° 10122). En outre et surtout, la Commission a saisi l'occasion pour annoncer qu'elle proposera avant la fin de l'année des mesures visant à remédier à la fragmentation actuelle de la gestion du trafic aérien. Les projets sont déjà assez avancés, allant de l'intégration d'Eurocontrol (chargé de la sécurité du trafic) dans les structures communautaires à la création d'un organe européen spécifique, analogue à la FAA américaine (notre bulletin n° 10123).
C'est ici que se situe la mauvaise foi, dans les cas (nombreux) où ceux qui ont critiqué l'inefficacité européenne sont les mêmes qui s'opposent à l'expansion des compétences de l'UE et à tout élargissement des pouvoirs des institutions communautaires. Ils rejettent l'intégration et ils dénoncent son absence !
Compromis en vue ou aggravation ? La polémique autour du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) s'envenime. Selon les présidents des trois principaux groupes politiques du Parlement européen « un danger de retour en arrière plane sur l'Union européenne », la méthode intergouvernementale revenant en force au détriment de la méthode communautaire ; et ils affirment la volonté des parlementaires de s'y opposer par tous les moyens offerts par la codécision PE/Conseil (notre bulletin N°10123). Le Conseil se tait, mais il poursuit sa recherche de formules tenant compte du fait que le SEAE aura à s'occuper aussi bien de dossiers purement communautaires que de dossiers relevant de compétences nationales, et Pierre Lellouche, secrétaire d'État français aux Affaires européennes, déplore (sans citer le Parlement) « les mois de discussions sans grand intérêt sur qui contrôle quoi, qui nomme qui », alors qu'il est urgent de disposer des instruments européens permettant de préparer les positions européennes sur les grandes affaires du monde.
Dans toute négociation, lorsque les parties savent qu'un compromis est indispensable, c'est souvent dans la phase finale que les positions se durcissent, chaque partie s'efforçant d'obtenir le maximum de concessions. On souhaite qu'aussi bien la phrase de M. Lellouche que le communiqué commun du PPE, des socialistes et des libéraux indiquent que cette phase finale approche et que le SEAE pourra naître dans les délais prévus, en tenant compte des éléments évoqués par cette rubrique (bulletins N° 10122 et 10122), sans prétendre faire dès maintenant la clarté sur chaque aspect de la structure innovante et révolutionnaire (et en partie encore ambiguë) créée par le Traité de Lisbonne pour les relations extérieures de l'UE.
Idées qui progressent. Quelques idées dont cette rubrique s'est faite l'écho paraissent progresser. L'opinion selon laquelle le Doha round ne peut aboutir que s'il limite ses ambitions et se contente des résultats déjà acquis, a été affirmée par le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, qui estime impossible en particulier une ouverture supplémentaire des marchés agricoles. Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, a tout de suite écarté cette hypothèse en soulignant que les pays exportateurs agricoles nets déplorent au contraire l'absence de progrès dans le domaine qui les intéresse ; mais l'UE a quand même son poids.
Second exemple: l'importance essentielle de la seconde partie de la déclaration du 25 mars des chefs d'État et de gouvernement de la zone euro est aujourd'hui largement reconnue. Au départ, seule la première partie (le soutien à la Grèce) était généralement citée et commentée. Aujourd'hui, sans oublier évidemment le cas grec, l'attention, les annonces et les anticipations sont surtout consacrées à la relance de la gouvernance économique de la zone euro, dont on analyse la nature, les modalités et le fonctionnement. Les économistes l'ont découverte, et chacun à ses formules et bouillonne d'idées pour démolir celles du voisin. Attendons les propositions de la Commission européenne, annoncées pour le mois prochain, et les travaux de la task-force de M. Van Rompuy pour laquelle les candidats se bousculent.
Jacques Delors doit sourire quelque part face à cette découverte soudaine de l'exigence d'équilibrer les deux jambes de l'Union économique et monétaire qu'il réclame depuis tant d'années…
(F.R.)