Les lecteurs de l'Agence Europe disposent des instruments permettant de comprendre et d'évaluer les résultats du premier Conseil européen convoqué par son président stable Herman Van Rompuy. Au compte rendu publié dans notre bulletin 10076, s'est ajoutée l'Edition spéciale (N° 10076 B) diffusée dans la nuit, qui relate les déclarations et commentaires des différents chefs d'État et de gouvernement, fait unique dans la presse internationale. À souligner que: a) Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont tenu en commun leur conférence de presse, indiquant notamment que l'Allemagne et la France auront des objectifs ambitieux communs pour la future Présidence française du G20, notamment à propos de la « nouvelle architecture des marchés financiers », tout en soulignant que les deux pays s'engagent en faveur d'une meilleure contribution européenne unifiée; b) Jean-Claude Juncker s'est exprimé en tant que président de l'Eurogroupe.
Après le double bulletin cité, qui demeure l'élément essentiel pour l'information de nos lecteurs, voici une tentative de présenter de façon schématique les résultats et les enseignements de ce premier Sommet informel organisé par le président stable selon ses critères et principes de participation très restreinte.
1. Responsabilité de la zone euro. Les États membres qui ne font pas partie de la zone euro ont été laissés pratiquement en marge de la partie essentielle des travaux. La rencontre préliminaire d'où est sorti le projet de déclaration réunissait, autour de M. Van Rompuy: le président du groupe de l'euro, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, le « président tournant » du Conseil, José Luis Zapatero. Après quoi a eu lieu la rencontre avec le Premier ministre grec George Papandreou, avec la participation d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy. Le texte a été ensuite soumis au Conseil européen dans son ensemble, qui l'a approuvé tel quel sans difficulté.
Ce texte est explicite. Assurer la stabilité de la zone euro, c'est la tâche des membres de cette zone. C'est dans ce cadre que (voir les points suivants) la Grèce a assumé ses engagements, elle sera soumise à une surveillance rigoureuse, l'hypothèse d'un financement éventuel du Fonds Monétaire International (FMI) a été exclue et surtout le soutien à la Grèce a été affirmé, dans le but de décourager la spéculation.
2. Fermeté à l'égard de la Grèce. La « déclaration » assure le soutien à la Grèce mais sans indiquer la forme de ce soutien, ce qui se justifie pour trois raisons au moins. L'annonce éventuelle de prêts bilatéraux de certains États membres aurait risqué de: a) confirmer l'impression que la Grèce ne pourrait pas faire face aux problèmes de liquidité des prochains mois, en encouragent la spéculation ; b) lancer un faux message en Grèce, laissant croire que des efforts budgétaires et économiques ne sont pas urgents et indispensables ;
c) encourager la spéculation à attaquer ensuite d'autres pays de la zone euro considérés moins solides.
Le langage à l'égard de la Grèce est sévère. Ses mesures de redressement seront étroitement surveillées par la Commission et par la BCE (un monitoring par mois !) et des mesures supplémentaires ne sont pas exclues. Le président de l'Eurogroupe, tout en assurant que la solidarité sera sauvegardée, a ajouté que la Grèce souffre d'un lourd problème de corruption, que la morale fiscale est douteuse et qu'elle est « responsable de sa situation ». M. Papandreou aurait admis une limitation de la souveraineté de son pays, tout en soulignant que si la spéculation se poursuit, « ce n'est plus l'affaire de la Grèce mais de la zone euro ».
3. L'hypothèse d'un prêt du FMI est exclue. Le directeur général du Fonds Monétaire International avait indiqué sa disponibilité à envisager un financement en faveur de la Grèce, et certains économistes européens avaient appuyé cette formule, en faisant valoir que l'UE en est actionnaire majoritaire (donc, ce serait en fait un financement presque communautaire) et que le FMI dispose d'une vaste expérience en ce domaine. Le Conseil a exclu cette hypothèse, en considérant évidemment qu'il est politiquement essentiel que la zone euro s'occupe elle-même de la stabilité de sa monnaie. La « déclaration » approuvée ne parle que de l'expertise « technique » du FMI qui pourrait être utile, tout financement étant exclu. La stabilité de la zone euro est partagée entre les États qui en font partie, un point, c'est tout.
4. L'Allemagne n'exclut pas une « gouvernance économique » de la zone euro. Cette exigence, réclamée par Jacques Delors dès la naissance de l'euro, n'est plus rejetée a priori à Berlin. Avec des précautions et des limites, c'est évident, mais les événements récents paraissent avoir convaincu le gouvernement allemand qu'une certaine forme de gouvernance économique européenne est nécessaire. D'ailleurs, M. Van Rompuy, tout en insistant sur cette exigence, à son avis, évidente (il l'avait située au centre des travaux de ce Sommet informel, au moment où il l' avait convoqué), a toujours utilisé un langage prudent: il avait pris le soin de souligner la veille que ce concept « peut s'interpréter de différentes manières », et dans son document préparatoire avait indiqué que la dénomination ne représente pas l'essentiel: qu'on l'appelle gouvernement économique ou coordination des politiques économiques, ce qui compte est qu'une stratégie commune existe pour créer plus de croissance et davantage d'emplois. Évolutions à suivre.
5. Attitudes et orientations des autorités grecques. La « déclaration » approuvée par le Sommet indique explicitement que: le Conseil ÉCOFIN adoptera, le 16 février, les recommandations à la Grèce, sur la base de la proposition de la Commission et des mesures additionnelles annoncées par Athènes ; les États membres de la zone euro prendront, si nécessaire, des mesures déterminées et coordonnées pour préserver la stabilité financière de la zone euro dans son ensemble ; le gouvernement grec n'a demandé aucun soutien financier. M. Papandreou avait déjà indiqué auparavant que la réduction du déficit de 4% cette année même représente un engagement, en ajoutant que non seulement il n'a pas demandé le soutien du FMI mais qu'il n'envisage pas de le faire. Il estime possible pour son pays de « faire de cette crise une chance ».
Sa prise de position s'adressait vraisemblablement surtout à l'opinion publique interne. Les syndicats des fonctionnaires publics avaient en particulier affirmé que les difficultés budgétaires ne sont pas provoquées par une fonction publique pléthorique et inefficace, mais que les vrais problèmes sont la fraude fiscale et le non-paiement des cotisations sociales dans le secteur privé. Les milieux économiques réaffirment quand même que la fonction publique est peu efficace et que la modification de l'âge de la retraite des fonctionnaires - de 61 à 63 ans - est indispensable, tout en reconnaissant que les déclarations fiscales des industriels, des hommes d'affaires et des professions libérales sont parfois risibles. La possibilité d'interventions européennes dans ces différents domaines (que ce soit sous la forme d'une gouvernance économique ou d'une coordination des politiques économiques) est sans doute souhaitée à Athènes (et elle explique aussi en partie l'élasticité allemande face aux perspectives en ce sens).
L'hypothèse que la Grèce sorte de la zone euro a été avancée par certains observateurs, mais elle soulèverait, selon les responsables politiques (pas seulement grecs) et les experts, davantage de problèmes qu'elle ne pourrait en résoudre. Il est vrai que la Grèce aurait la possibilité de recourir aux dévaluations monétaires ; mais elle subirait un renchérissement de toutes les importations, ce qui, pour un pays qui ne dispose pas de matières de base ni de nombreux produits indispensables à l'activité économique, rendrait rapidement nul l'effet positif sur les exportations. Sans parler des problèmes pratiques liés au rétablissement d'une monnaie nationale. C'est pourquoi la sortie de l'euro n'est pas prise sérieusement en considération.
Herman Van Rompuy a renforcé sa conception de son rôle
La première expérience « sur le terrain » de la conception que M. Van Rompuy a de son rôle et de la manière de l'exercer, l'a vraisemblablement renforcé dans ses convictions. Il avait insisté dès le départ sur l'intention de ne jamais exprimer, vis-à-vis de l'extérieur, ses opinions personnelles ; il n'exprimera que les idées et les positions du Conseil européen dans son ensemble. Sa « méthode silencieuse » lui avait valu un certain nombre de critiques, et en particulier une attaque en règle en session plénière du Parlement européen, sur laquelle je reviens parce que l'auteur n'est pas un eurosceptique mais au contraire un défenseur depuis toujours d'une Europe intégrée et puissante. Je me réfère à Alain Lamassoure (qui appartient, entre parenthèses, à la même tendance politique que M. Van Rompuy). La semaine dernière à Strasbourg, il avait déclaré: « De manière surprenante, le premier président permanent du Conseil européen a choisi de disparaître dès son élection. Il y est parvenu. Personne ne le connaissait hors de son pays il y a deux mois et demi. Personne ne le connaît davantage depuis. » Les intentions de M. Lamassoure étaient louables car il avait ajouté: « Dans un monde bouleversé par la crise, sur un continent qui a perdu tous ses repères qui compte plus de 20 millions de chômeurs et qui est menacé d'un déclin durable face aux puissances émergentes, l'Europe a besoin d'un pilote, d'une direction, d'une ambition. »
Je ne crois pas que les objectifs et les espoirs de M. Van Rompuy et de M. Lamassoure soient différents. Ce n'est que la méthode qui, à première vue, diffère. M. Van Rompuy considère que sa tâche essentielle est la préparation des discussions ; mais on a vu quand même le poids de ses documents préparatoires. C'est par cette voie qu'il s'affirmera d'abord à l'intérieur de l'UE et ensuite même au niveau international. Le Sommet informel a été, à mon avis, encourageant.
Quant à la tendance de plusieurs commentateurs et de certaines personnalités politiques à critiquer le nombre excessif de présidents (du Conseil européen, du Conseil, de la Commission, du Parlement), qui nuirait à la clarté et ne répondrait pas à la question de M. Kissinger à la recherche d'un numéro de téléphone pour s'adresser à l'Europe, je ne crois pas qu'elle soit justifiée. Cette rubrique y reviendra. (F.R.)