Premier Sommet vraiment à lui. C'est le premier Sommet vraiment à lui. Herman Van Rompuy, en convoquant ce jeudi la première réunion informelle du Conseil européen sous sa présidence, l'a marquée de son empreinte: participation très restreinte (limitée en pratique aux seuls chefs d'État ou de gouvernement) ; liste brève des points à discuter ; lieu inhabituel (une ancienne bibliothèque plutôt que le Justus Lipsius). Malheureusement, l'attention des médias a été attirée davantage par les aspects extérieurs que par le contenu de la réunion et les résultats possibles. Un journal britannique a accusé M. Van Rompuy de « se comporter comme un roi », d'avoir des manies de grandeur, et d'avoir choisi un lieu - la bibliothèque Solvay - riche d'ornements mais mal équipé. Une partie de la presse continentale a repris l'idée des tentations monarchiques de M. Van Rompuy. Or, ce n'est pas du tout son caractère, et on peut interpréter ses choix dans le sens opposé: dépasser le stade formel des sommets, où chaque chef dispose d'un temps de parole préfixé et les contacts personnels sont presque impossibles, et permettre des vrais échanges de vues.
Certes, à première vue, un inconvénient subsiste: comment seront informés les ministres et les institutions communautaires des orientations retenues au Sommet ? Il est déjà arrivé que les résultats d'un Conseil européen soient incertains ou mal compris par ceux qui doivent les mettre en œuvre. La réponse est simple: c'est justement le président permanent, dont c'est l'unique tâche publique, qui assurera le suivi authentique des délibérations du Sommet et le transmettra aux autres institutions, y compris le Parlement européen. M. Van Rompuy avait souligné, dès sa nomination: « Quand je parlerai, ce sera au nom de l'UE et avec la certitude de l'assentiment le plus large » (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10048).
Redresser la jambe boiteuse de l'UEM. Cette fois-ci, son objectif essentiel, annoncé aux membres du Conseil européen, est aussi clair que fondamental: relancer la gouvernance économique de l'Europe afin de rééquilibrer l'Union économique et monétaire qui, selon l'image célèbre de Jacques Delors, est actuellement boiteuse car la jambe monétaire est solide mais la jambe économique est trop faible (voir dans les pages suivantes le résumé du document de M. Van Rompuy). Il estime qu'il revient aux chefs d'État et de gouvernement de régir la gouvernance économique ; ce sont eux qui sont responsables de la stratégie économique nationale, ils doivent l'être aussi au niveau de l'UE. La dénomination, il n'en fait pas un fétiche: qu'on l'appelle gouvernement économique ou coordination des politiques économiques, l'important est qu'une stratégie commune existe, visant à créer plus de croissance et davantage d'emplois. On sait à quel point le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, partage les mêmes objectifs.
Critiquer ce qui n'existe pas encore. Les tentatives d'abaisser les intentions et le comportement de M. Van Rompuy avant encore qu'il ait commencé à agir sont saugrenues. Elles se situent d'ailleurs dans un contexte général. On lit et l'on entend des commentaires désolés ou bien ironiques sur le Traité de Lisbonne et sur les effets des innovations qu'il a introduites, en négligeant le fait que celles-ci viennent tout juste d'entrer en vigueur. On affirme la faiblesse de la Commission Barroso II, qui vient de prendre ses fonctions il y a quelques heures à peine par l'investiture du Parlement européen. L'innovation la plus spectaculaire, la double casquette du Haut représentant pour la politique étrangère et de défense (il est en même temps président du Conseil « Relations extérieures » et vice-président de la Commission européenne), n'existe que depuis cet après-midi, et de toute manière Catherine Ashton, désignée à ce rôle, ne disposera pas avant plusieurs mois de l'instrument d'action, le service diplomatique européen, dont le statut est encore en élaboration et qui ne sera pas opérationnel avant un délai considérable. Il est si facile de décrier ce qui n'existe pas encore !
Le même raisonnement est valable pour les futures « coopérations renforcées » (qui permettront aux États membres qui le désirent d'avancer entre eux, en laissant de côté ceux qui ne le souhaitent pas) et pour d'autres aspects du Traité de Lisbonne. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, vient de déclarer: « Le dénigrement permanent de l'Europe est désastreux. Parlons un peu aussi de ce que nous réussissons. » Et un citoyen quelconque a trouvé une formule encore plus efficace dans un blog ouvert à tous:
« Avant de dire que ça coince, il faudrait peut-être que cela ait commencé. »
La tâche d'Herman Van Rompuy entre ce jeudi dans sa phase active. Attendons au moins que cette phase ait commencé.
(F.R.)