Économie internationale : la fin d’un monde ?
Trois articles ont retenu notre attention dans le numéro de printemps de la revue Politique étrangère qui fête cette année ses 90 ans.
Le premier, signé par Sébastien Jean, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), évoque la « grande rupture de la mondialisation », de Donald Trump à Xi Jinping. L’auteur, qui n’hésite pas à parler d’un « séisme planétaire », commence par souligner que si « hors accords commerciaux […], les États-Unis appliquaient jusqu’au début 2025 un droit de douane moyen de 3,3% sur leurs importations : un des niveaux les plus faibles des grandes économies – le chiffre équivalent était de 5% pour l’Union européenne », leur droit de douane moyen était évalué à 16,8% en novembre 2025, « soit plus que toutes les autres économies d’importance, y compris l’Inde (16,2%), pourtant réputée bastion de protectionnisme et, bien sûr, la Chine (7,5%) ».
Cette augmentation moyenne vertigineuse s’accompagne de mouvements à la hausse ou à la baisse trop souvent qualifiés d’erratiques. « L’incertitude n’est pas un défaut ni même un inconvénient, mais une caractéristique structurelle, délibérée, de la nouvelle politique commerciale. Elle vise à maximiser le pouvoir de négociation de l’administration américaine vis-à-vis de ses partenaires et, accessoirement, à augmenter l’impact restrictif sur les importations », explique Sébastien Jean.
Quel est le degré de pertinence de cette stratégie ? « Sur la réindustrialisation, la protection commerciale élevée et imprévisible crée pour les industriels une incitation nouvelle à s’installer aux États-Unis pour servir le pays. Il est trop tôt pour en examiner les résultats, d’autant que les effets d’annonce peuvent souvent être trompeurs », écrit l’auteur, avant de poursuivre : « S’il s’agit de contrer la Chine sur le terrain de l’industrie et des technologies, le tableau n’est guère plus reluisant : avec une industrie qui n’emploie que 13 millions de salariés en 2024, contre 120 millions environ en Chine, les États-Unis ne peuvent espérer inverser le rapport des forces industrielles. […] Quoi qu’en disent le président et ses conseillers, ces taxes sont essentiellement payées par les contribuables américains : il s’agit de la plus forte augmentation d’impôts depuis longtemps. Elle a été plus ou moins compensée par les coupes fiscales, mais son caractère régressif et inefficace demeure, à court comme à long terme ».
En 2019, l’excédent commercial chinois se montait à environ 430 milliards de dollars pour l’ensemble des produits et plus de 950 milliards pour les produits manufacturés, rappelle l’auteur, qui poursuit : « En novembre 2025, sur douze mois courants, il atteignait 1185 milliards de dollars pour l’ensemble des produits et 1940 milliards pour les seuls produits manufacturés (hors armes), soit environ 15% du total des importations du reste du monde pour cette dernière catégorie. L’ampleur du déséquilibre est donc massive, sans équivalent depuis la période de l’après-guerre et en voie d’aggravation marquée. Cet excédent est un défi de taille pour la coordination internationale ». D’autant que « dans les technologies propres, la domination est écrasante : les capacités de production chinoises sont les premières au monde pour chacun des 18 créneaux technologiques distingués par l’Agence internationale de l’énergie ; elles dépassent 60% du total dans 10 d’entre eux ». Et la Chine s’en sert comme levier d’influence, comme elle le fait avec les minerais critiques, en particulier les terres rares, dont elle maîtrise plus de 90% du raffinage au niveau mondial. « Des contrôles à l’exportation ont [ainsi] été appliqués sur le gallium et le germanium à partir d’août 2022, sur les technologies de traitement des terres rares pour la fabrication d’aimants permanents en décembre 2023, sur sept terres rares moyennes et lourdes en avril 2025, et finalement sur cinq terres rares supplémentaires en octobre 2025, avec des mesures couvrant également les ‘pièces, composants et assemblages’ les contenant », rappelle Sébastien Jean.
Sous les coups de boutoir de ses deux grands acteurs se dessine « une mondialisation moins multilatérale, plus transactionnelle ; moins juridique, plus géopolitique » et, pour l’Union européenne, ces bouleversements sont un défi : « Cette politisation des relations économiques n’est […] pas conforme à sa logique intrinsèque. Elle n’est pas non plus favorable à ses intérêts, parce que l’UE n’a pas la même cohésion politique qu’un État et parce que son fonctionnement a été organisé ‘en silo’, cloisonnant différents domaines, avec un degré de ‘communautarisation’ nettement plus élevé dans la sphère économique », constate l’auteur.
« Sur fond de relations transatlantiques dégradées, la dépendance vis-à-vis des États-Unis est une vulnérabilité ; face à la montée d’une concurrence chinoise qui menace désormais le cœur de son industrie, l’approvisionnement presque exclusivement chinois pour une large variété d’intrants industriels (particulièrement pour les minerais critiques et les principes actifs pharmaceutiques) est une faiblesse de moins en moins acceptable. Il est urgent de limiter ces vulnérabilités et de renforcer les points forts de l’Union afin de pouvoir peser dans les rapports de puissance », estime Sébastien Jean. Avant de poursuivre : « La prise de conscience est réelle, mais la prise de décision tarde à se mettre à la hauteur. Les rapports ‘Niinistö’, ‘Letta’ et ‘Draghi’ ont montré la volonté d’approfondir le diagnostic, en questionnant l’adéquation de l’organisation interne de l’Union face à cette nouvelle donne. Leur mise en œuvre est jusqu’ici largement considérée comme décevante. Le défi est d’abord celui de la coordination : un défi de taille qui ne touche pas seulement aux relations commerciales, mais également à la structuration du marché intérieur, aux politiques industrielles, à la défense et aux affaires étrangères ».
Et l’auteur de conclure : « L’UE doit [aussi] s’efforcer de peser pour résister à la déstructuration de son environnement commercial. Cela passe par un renouvellement de ses politiques de partenariat, dans une optique non plus d’optimisation, mais d’assurance. La priorité n’est plus à obtenir de nouvelles concessions d’accès au marché de nos partenaires, mais à s’entendre sur des règles et modalités de coopération susceptibles de renforcer la confiance mutuelle. C’est un nouveau cadre qu’il s’agit de construire, pour ne pas seulement subir une nouvelle ère des relations commerciales internationales, mais contribuer activement à la façonner ».
« De l’ouverture grande au monde à la préférence européenne, et de la protection des seuls consommateurs à celle, en sus, des producteurs industriels : le trait est forcé, mais il résume l’inflexion qu’est en cours d’imprimer l’Union européenne dans le guidage de son économie. Cette dernière, bien que résiliente (hausse du PIB européen de 1,6% en 2025), est menacée de ‘lente agonie’, selon l’angoissante métaphore de Mario Draghi dans son retentissant rapport de 2024 sur la compétitivité européenne. Un diagnostic connu et même jugé déjà dépassé, tant les difficultés s’accroissent rapidement dans l’industrie », écrit, en introduction d’un autre article, Sébastien Maillard (Institut Jacques Delors).
L’auteur rappelle que l’Union a mis en place plusieurs instruments de défense : le filtrage des investissements étrangers, depuis 2020 ; la surveillance des subventions étrangères donnant un avantage indu pour l’acquisition d’une entreprise européenne, depuis 2023 ; l’instrument anti-coercition, jamais activé, mais « brandi en janvier 2026 contre les menaces tarifaires américaines envers huit pays européens [dans le contexte de la crise du Groenland] et [qui] a pu ainsi montrer son effet politique dissuasif ». S’y ajoutent le recours aux droits antidumping, l’application à partir de cette année d’un droit de douane de 3 euros sur les colis d’une valeur de moins de 150 euros, « ces milliards de petits colis dont les plateformes chinoises inondent le marché européen », et la taxe carbone aux frontières également entrée en vigueur en 2026.
« L’arsenal défensif européen devrait aussi se doter prochainement d’une législation contre les cyberattaques. Elle prévoit d’éliminer les composants et équipements provenant de fournisseurs technologiques étrangers jugés à haut risque dans certaines infrastructures européennes, comme les réseaux de télécommunications, les équipements de surveillance et les systèmes d’alimentation en électricité ou d’approvisionnement en eau », rappelle Sébastien Maillard, non sans souligner qu’« écarter du marché européen pour motif géopolitique des comportements, voire des opérateurs étrangers entiers, comme évoqué dans la fourniture de services satellitaires, contraint l’UE à s’y substituer, si elle entend demeurer dans la compétition mondiale ».
« Le rattrapage compétitif européen s’opère donc également de manière offensive, par une restructuration de l’offre européenne en amont. Celle-ci se traduit concrètement par plusieurs initiatives économiques proactives qui jettent les bases d’une politique industrielle européenne – concept dont l’énoncé même paraissait au début des années 2000 encore inaudible pour nombre d’États », à commencer par l’Allemagne. Et « c’est désormais à partir du secteur de la défense qu’est portée l’offensive industrielle », note l’auteur. Une offensive soutenue par la forte hausse des dépenses de défense et la multiplication des instruments et programmes communautaires (ASAP, EDIRPA, EDIP, SAFE) encore très souvent adoptés au forceps et qui n’a pas encore mis fin à la fragmentation du marché de la défense. Quant à la ‘préférence européenne’, si, comme l’écrit Sébastien Maillard, « elle s’est déjà immiscée dans quelques initiatives récentes », elle fait toujours l’objet de très fortes résistances, en particulier des pays nordiques.
« La pièce maîtresse favorisant le Made in Europe est attendue du Industrial Decarbonisation Act. Ce nouveau règlement proposé par la Commission devrait introduire le principe de préférence européenne dans la passation de marchés publics, dans les achats des collectivités et dans les contenus utilisés pour les productions dans les secteurs stratégiques ciblés. L’objectif, qui n’est pas sans susciter la controverse parmi les Vingt-sept, est que les éoliennes, l’acier vert, la robotique, le nucléaire, les panneaux solaires, les petites voitures électriques et leurs batteries, ou autres productions industrielles servant à décarboner l’économie, mais devenues trop concentrées en Chine, soient fabriqués sur le sol européen ou intègrent un minimum de composants et d’intrants européens, s’ils bénéficient d’aides publiques », écrit l’auteur, qui rappelle également qu’une révision de la politique de concurrence s’impose pour permettre la formation de ‘champions européens’ capables d’affronter la concurrence mondiale.
Dans un autre article, Marie-Claire Considère-Charon, professeur honoraire à l’université de Franche-Comté, revient sur le Brexit. « Dix ans après le référendum de juin 2016, le Royaume-Uni est confronté à une conjoncture économique et budgétaire difficile. La croissance demeure fragile, les finances publiques sont sous tension et, avant de finaliser le budget, la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, a peiné à dégager les marges de manœuvre nécessaires au financement de la modernisation des services publics et au soutien de l’investissement », écrit-elle, avant de rappeler qu’au second trimestre de 2022, le produit intérieur brut du Royaume-Uni était inférieur de 5,2% à ce qu’il aurait été sans le Brexit. Et que différentes études montrent que l’impact négatif du Brexit sur la croissance britannique est durable.
Au-delà des effets économiques, « le Brexit a été le catalyseur de dynamiques centrifuges en Écosse et en Irlande du Nord, mettant à l’épreuve le modèle de dévolution mis en place dans les années 1990 », souligne l’auteur, avant d’ajouter : « Si le soutien à l’indépendance de l’Écosse a progressé au cours de l’année 2025, l’opinion écossaise semble encore partagée sur la question : 49% d’Écossais sont favorables à la sortie du Royaume-Uni et 40% à un nouveau référendum sur l’indépendance dans les cinq prochaines années. Ce dernier chiffre atteint 44%, si le référendum avait lieu dans les dix prochaines années ».
« Après le Brexit, le Royaume-Uni s’est trouvé dépourvu du levier collectif que lui assurait son statut d’État membre de l’UE. De ce fait, le pays est plus exposé aux rapports de force bruts à l’échelle mondiale et au risque d’isolement politique », souligne l’auteur, ajoutant : « Les diverses stratégies mises en place, qu’il s’agisse de la revitalisation du Commonwealth, de l’affirmation d’une Global Britain, du pivot vers l’Indopacifique ou du maintien d’un rôle central dans l’espace euro-atlantique, traduisent moins une stratégie cohérente et clairement définie qu’une tentative de compenser la perte de l’ancrage européen. Cette pluralité d’orientations révèle les difficultés logistiques et les limites budgétaires de ce repositionnement international du Royaume-Uni ». Et le ‘reset’ des relations avec l’Union européenne, engagé par le gouvernement de Keir Starmer, constitue de fait un aveu d’échec de ces tentatives de compensation.
Reste que « la société britannique est encore divisée sur la question de la sortie de l’UE et [que] 30% des sondés persistent à l’approuver ». Et Marie-Claire Considère-Charon de conclure : « En l’absence d’un consensus favorable au retour dans l’UE, la réponse politique demeure, à juste titre, prudente. Quant à Reform UK, il continue à être un facteur de polarisation et à exercer une forte pression sur l’exécutif, en dépit des difficultés personnelles et médiatiques de son dirigeant, Nigel Farage, qui entament sa crédibilité. Les propositions de rapprochement pragmatique avec l’UE, évoquées notamment par David Lammy, s’inscrivent plus dans une logique d’atténuation des effets négatifs du Brexit que dans celle d’un éventuel retour à l’intégration européenne ». (Olivier Jehin)
Politique étrangère. Économie internationale : la fin d’un monde ? Institut français des relations internationales (IFRI). Printemps 2026. ISBN : 979-1-0373-1146-6. 242 pages. 23,00 €