Mon commentaire d'hier sur le Conseil européen extraordinaire de lundi n'était pas exhaustif, loin de là. Quelques considérations supplémentaires s'imposent.
1. Le choix européen de la Géorgie. La manifestation de Tbilissi parallèle au Sommet bruxellois de l'UE a été impressionnante ; les reportages télévisés et les témoignages des envoyés spéciaux sur place l'ont prouvé de façon éloquente. Une chaîne humaine de cinq kilomètres ; écrivains, chanteurs, artistes, mélangés à la foule anonyme ; un million de participants dans une ville de deux millions d'habitants ; manifestations analogues dans l'ensemble du pays. Tout a exprimé l'orgueil d'un peuple qui veut rester libre et qui se sent européen. L'UE doit être à ses côtés, elle en a exprimé l'intention et elle le sera, de tous les points de vue: la solidarité sera concrétisée et les liens seront renforcés.
Mais cet attachement du peuple géorgien à son identité et sa volonté de choisir lui-même son avenir devrait l'amener à comprendre aussi les aspirations analogues des populations qui, quelques dizaines de kilomètres plus loin, fêtaient leur autonomie et la visite des marins russes. Il faudra beaucoup d'équilibre et de sérénité de tous les côtés pour définir et appliquer des solutions durables et équitables.
2. La Russie doit être cohérente. Les considérations qui précèdent doivent être comprises aussi à Moscou. On ne peut pas appliquer dans certains cas le principe de l'autonomie des peuples dans le choix de leur statut, et en même temps le rejeter dans d'autres, que ce soit la Tchétchénie ou l'Ingouchie. Le sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai (l'OCS citée dans cette rubrique d'hier), qui réunit Russie, Chine, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan, a confirmé sa fidélité aux efforts visant à préserver l'unité des États et leur intégrité territoriale. Il n'est pas simple de concilier le respect de la volonté des peuples et le respect des frontières officielles, l'Europe elle-même en a fait l'expérience. Mais un minimum de cohérence est nécessaire pour être crédible.
3. L'OTAN ne doit pas être l'instrument de la division de l'Europe. L'ambition de la Géorgie et de l'Ukraine d'adhérer à l'OTAN est compréhensible, mais l'OTAN ne doit pas devenir à nouveau un rideau qui sépare l'Europe comme à l'époque de la guerre froide. La création en 2002 du Conseil OTAN-Russie avait dépassé ce stade, en vue d'organiser la sécurité globale du continent européen. Le Conseil européen de lundi n'a pas mis en cause ce partenariat avec la Russie, malgré quelques tendances en ce sens ; l'objectif du dialogue est maintenu. De son côté, la Russie a évité soigneusement de suspendre sa collaboration indirecte avec l'OTAN en Afghanistan et elle a confirmé l'accord de coopération avec l'UE concernant les réfugiés du Darfour (envoi de militaires et d'hélicoptères au Tchad et en Centrafrique). Ces acquis doivent être sauvegardés, dans la perspective d'une coopération réelle (qui d'ailleurs dans quelques domaines existe déjà, par exemple à propos du programme nucléaire de l'Iran). Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a relancé l'idée de discuter tous ensemble un système équitable de sécurité collective pour l'espace euro-atlantique.
4. Certains aspects des décisions du Conseil européen doivent être clarifiés. Quelques paragraphes des Conclusions du Sommet européen de lundi indiquent des intentions qui doivent être précisées. Le premier concerne la présence sur le terrain (paragraphe 5 des Conclusions). L 'envoi d'une mission autonome de l'UE (soutenu, paraît-il, par M. Solana) a été préparée, pour le moment, par une mission exploratoire, avec toutefois l'engagement à en décider quant au fond dès le 15 septembre. Mission autonome au titre de la PESD ? Ou bien participation à la mission de l'OSCE (dont la présidence passera au Kazakhstan, allié fidèle de la Russie, au début de l'année prochaine…) ? L'incertitude principale concerne toutefois la création d'un partenariat oriental (paragraphe 7), qui représenterait dans une certaine mesure ce que l'Union pour la Méditerranée représente pour la face Sud. La Commission européenne doit faire des propositions en décembre, le Conseil européen en déciderait en mars 2009. Cette initiative soulève des perplexités ; le précédent méditerranéen n'est pas, à mon avis, encourageant. Un examen approfondi s'impose.
Il me reste à souligner l'intérêt du débat du Parlement européen, dans lequel plusieurs parlementaires ont dépassé le langage diplomatique, pour dénoncer notamment les responsabilités partagées entre la Géorgie et la Russie dans le conflit, et le rôle de l'UE, qui a été déterminant pour l'arrêter (voir notre bulletin d'hier). L'analyse de la résolution entre-temps adoptée permettra de revenir sur le rôle du PE.
(F.R.)