Maintenant, les difficultés commencent. Après le succès de la médiation du mois dernier qui avait permis l'arrêt du conflit armé entre la Russie et la Géorgie, le Sommet extraordinaire de lundi a représenté un pas en avant significatif de la politique étrangère de l'UE, et Nicolas Sarkozy a eu raison de souligner la différence par rapport au Sommet analogue de 2003 sur la question irakienne, lorsque l'UE était apparue désunie et donc inaudible (voir notre Édition spéciale d'hier soir). Cette fois-ci, les conclusions du Conseil européen ont été approuvées à l'unanimité (le texte est reproduit dans notre Édition spéciale), et tous les participants ont exprimé leur satisfaction, malgré les différences de sensibilité admises par le président.
Ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Pourquoi ce commentaire s'ouvre en affirmant que les difficultés commencent ? Parce que l'invitation à la Russie à faire marche arrière à propos de la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie n'a aucune chance d'être accueillie. Les reportages des «envoyés spéciaux» occidentaux sur l'arrivée de la flotte russe dans la capitale abkhaze ont décrits une véritable fête populaire ; et en Ossétie du Sud, la situation est analogue. Il ne faudrait pas oublier le caractère artificiel de la division de l'Ossétie en deux parties, l'une à la Russie et l'autre à la Géorgie ; il fallait, au moment de la dissolution de l'URSS, reconstituer d'urgence les nouveaux États indépendants.
La question qui se pose est de savoir jusqu'à quel point l'UE considère que la renonciation par la Russie à la reconnaissance des nouvelles autonomies rentre parmi les conditions de la relance de leur coopération. En fait, les Conclusions, après la ferme condamnation du paragraphe 2, ne parlent plus de cet aspect de manière explicite, tout en rappelant l'exigence de respecter les principes de l'état de droit et de la Charte des Nations unies. Ce que l'UE réclame, est le retrait total des militaires russes sur les lignes antérieures et l'ouverture de discussions internationales sur les modalités de sécurité et de stabilité en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Pour la reprise des négociations sur l'accord de partenariat UE/Russie, la condition indiquée est le retrait des troupes sur leurs positions antérieures au 7 août, avec l'affirmation qu'il n'existe pas d'alternative souhaitable à une relation forte, fondée sur la coopération, la confiance et le dialogue. Lundi prochain, M. Sarkozy sera à Moscou, avec M. Barroso et M. Solana, pour en discuter.
Un problème mondial. Le point essentiel est que le cas de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie ne représente qu'un aspect d'un problème infiniment plus vaste et complexe, qui implique plus ou moins directement bien d'autres pays et d'autres continents. La question générale s'était déjà posée au moment de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. Certains pays de l'UE ne l'ont pas reconnue, et le Premier ministre espagnol l'a explicitement rappelé lundi soir aux journalistes: l'Espagne défend l'intégrité territoriale des pays, et n'accepte pas les déclarations unilatérales d'indépendance (voir les déclarations de M. Zapatero dans notre Édition spéciale déjà citée). Dans l'immensité asiatique, seuls le Japon et la Corée du Sud (plus l'Afghanistan) ont reconnu le Kosovo ; trois pays l'ont fait en Afrique, deux pays en Amérique du Sud. Réuni le 27 août dans la capitale du Tadjikistan, le Sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai, qui regroupe la Russie, la Chine et les républiques asiatiques issues de la dissolution de l'URSS (SCO, selon la terminologie anglaise), avait mis en lumière le refus presque général de reconnaître les nouvelles autonomies décidées à Moscou. La Chine avait explicitement exprimé sa préoccupation face à la décision russe.
Ces refus et ces réticences s'expliquent aisément. Pour l'Espagne, il s'agit d'éviter toute équivoque à propos des revendications des séparatistes basques, ainsi que des velléités d'autonomie de certaines minorités catalanes ou d'ailleurs. Pour la Chine, on cite les cas du Tibet et de l'ethnie musulmane dans la province de Xinjiang, mais le risque essentiel dont Pékin se préoccupe est sans doute celui de Taiwan, problème qui est suspendu mais pas résolu. L'initiative de Moscou se situe dans ce contexte global, et elle préoccupe d'autant plus que certaines capitales craignent d'autres visées russes concernant la Crimée (qui fait partie de l'Ukraine mais dont la population est largement d'origine russe) et une partie de la Moldova.
Sur un plan général, le Conseil européen a réaffirmé qu'il n'existe pas d'alternative souhaitable à une relation forte entre l'UE et la Russie. Et Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, s'était exprimé dans le même sens dans un article publié la semaine dernière dans la presse occidentale, tout en expliquant les raisons qui rendaient inévitable, à son avis, l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie.
On le voit, les orientations sont positives. Mais les difficultés subsistent.
(F.R.)