Importance de la Présidence. Les événements de Géorgie imposent, au-delà des considérations développées hier et avant-hier dans cette rubrique, une réflexion renouvelée sur le fonctionnement institutionnel de l'Union européenne. Même si les milieux officiels évitent de l'admettre et presque personne n'en parle, il est évident que la mission-éclair du président du Conseil européen à Moscou pour présenter le texte sur la fin des hostilités mis au point en commun à Bruxelles n'a été efficace qu'en raison du fait que la Présidence est actuellement exercée par l'un des grands pays de l'UE. Nicolas Sarkozy a pu immédiatement rencontrer M. Poutine et M. Medvedev, qui ont discuté avec lui et accepté le projet européen (ainsi que d'ailleurs le président géorgien). Un président de l'UE issu d'un petit pays aurait-il pu obtenir le même résultat ? Et ne parlons même pas de l'hypothèse que le président en exercice soit originaire de l'un des États membres (Pologne et les trois pays baltes) qui ont participé à une conférence de presse conjointe avec le président géorgien pour lui exprimer leur solidarité et leur appui à l'entrée rapide de son pays dans l'OTAN.
Quelles conclusions tirer de cette remarque? Deux à première vue, sous réserve d'analyses plus approfondies: a) la Présidence stable du Conseil européen, telle que prévue par le Traité de Lisbonne, est de plus en plus indispensable et urgente. Le blocage de ce Traité doit donc être surmonté le plus rapidement possible ; b) cette Présidence stable ne devrait pas être purement symbolique, essentiellement chargée de l'organisation des Sommets, mais devrait disposer de pouvoirs et de responsabilités réels. À moins d'envisager que le Conseil européen ait la possibilité, avec l'accord de son président formel, de confier à l'un de ses membres des missions spécifiques dans des situations particulières.
L'attitude des quatre présidents ou premiers ministres qui ont participé à la conférence de presse commune avec Mikhail Saakachvili citée plus haut a été pour le moins étrange, car elle s'éloignait de la position commune qui avait été définie au sein du Conseil « Relations extérieures ». A ma connaissance, un seul État membre les a explicitement critiqués: l'Italie, dont le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini a déclaré: « Je crois que dans un moment aussi délicat, l'UE devrait rester compacte et que des initiatives de ce genre devraient être évitées » (la position de l'UE avait été adoptée à l'unanimité).
Différences compréhensibles. Certes, les opinions sur les relations entre l'UE et la Russie (et donc aussi, indirectement, celles avec les États-Unis) divergent partiellement. La coopération de l'UE avec la Russie est vitale et la plupart des États membres n'y renonceront jamais. Mais l'attitude de certains pays d'Europe centrale et orientale est encore fortement influencée par la « mémoire historique » de l'ancienne URSS ; l'image en elle-même de chars russes qui avancent rallume des souvenirs dramatiques. La méfiance de la Pologne, des pays baltes et peut-être de quelques autres pays d'Europe orientale doit être comprise, et l'UE doit en tenir compte. Mais, de leur côté, ces pays doivent comprendre que c'est exclusivement dans le cadre de l'UE qu'ils peuvent se faire entendre à Moscou et faire valoir leurs raisons, et comprendre aussi que sur le terrain la protection américaine a des limites, la Géorgie en a fait l'expérience. C'est dans le cadre de l'UE, et certes pas par des affrontements bilatéraux avec Moscou, que leurs intérêts sont valablement protégés.
La différence normale des sensibilités historiques nationales ne doit pas conduire à des cassures internes dans l'UE. Des commentateurs ont reproché aux États membres d'Europe orientale de ne rechercher dans l'UE que les soutiens et les financements, en négligeant les ambitions politiques et la solidarité. C'est peut-être faux; dans certains cas, j'en suis même sûr. Mais si, pour l'un ou l'autre pays, une telle impression correspond à la vérité, l'Europe à deux vitesses, la « différenciation », deviendrait inévitable.
Sauvegarder les possibilités de coopération future. Avant la crise, on affichait depuis quelque temps à Moscou des orientations ambitieuses de coopération avec l'UE. Dans une leçon universitaire à Berlin, M. Medvedev avait même dessiné une architecture mondiale dans laquelle la Russie constituerait le « monde occidental » à côté de l'UE et des États-Unis. Une telle vision peut apparaître, dans les circonstances actuelles, irréaliste, voire même absurde, et il ne faut pas glisser dans l'ingénuité ; la vigilance est nécessaire, et l'UE doit rester ferme dans ses exigences et sauvegarder sans faiblesse l'amitié et la coopération avec son allié de toujours, sur l'autre rive de l'Atlantique. Mais en tenant compte en même temps de ses intérêts et de ses convictions, y compris les possibilités de coopération future avec la Russie. (F.R.)