Aspects positifs. Les sursauts financiers et boursiers ont monopolisé pendant plusieurs jours, le mois dernier, les premières pages non seulement de la presse économique spécialisée mais de la grande presse d'information en général. On constatait toutefois un étrange contraste entre le caractère alarmiste et parfois catastrophique des titres et des nouvelles, et le ton tout à fait différent de la plupart des commentateurs spécialisés, ainsi que des déclarations de plusieurs personnalités politiques qui ont détenu dans le passé, ou qui détiennent actuellement, des responsabilités directes dans les secteurs de l'économie et de la finance. Un même journal mettait ainsi l'accent de façon spectaculaire sur la crise des marchés et sur l'ampleur pharamineuse de la richesse prétendument détruite par le recul des valeurs boursières (avec des calculs fantaisistes et artificiels des millions, ou de préférence milliards, d'euros prétendument «brulés» en quelques heures), alors que les commentaires indiquaient explicitement, ou du moins laissaient comprendre, l'aspect positif des gifles prises par la spéculation financière à l'état pur qui n'apporte rien à l'économie réelle mais se limite à exploiter la croissance. Le sens général des commentateurs étaient que les sursauts et les crises sont parfois salutaires parce qu'elles imposent en définitive un meilleur contrôle sur les marchés financiers et davantage de transparence dans leur fonctionnement.
Les événements du mois dernier ont contribué à mettre en évidence le caractère artificiel de certains gains et des enrichissements qui résultent exclusivement d'acrobaties financières qui se situent parfois à la limite de ce qui est correct, voire même dépassent cette limite. Il est vrai que des investisseurs modestes et ingénus en font parfois les frais ; mais ils ont accepté ce risque en se laissant tenter par des perspectives de gains faciles ou en s'endettant au-delà de leurs possibilités ; et des mesures sont souvent prises pour les soutenir. On verra par ailleurs dans la suite des événements si les pays de l'UE qui axent une part excessive de leur économie sur l'activité purement financière, au détriment de la production de biens et de l'activité agricole, subiront les conséquences des événements de cet été. Et je pense surtout aux pays qui ne sont pas protégés par la monnaie unique, ayant refusé volontairement de faire partie de la zone euro.
Erreurs et abus du monde de la finance. Les commentaires que je vais citer laissent de côté à dessein ceux qui s'opposent par principe à la mondialisation, les «antimondialistes». Je prends en considération des personnalités qui considèrent que la libre circulation internationale des capitaux est utile et même indispensable pour canaliser les ressources financières vers les investissements appropriés, au profit du développement économique général. Je commence par Carlo Azeglio Ciampi, qui a été dans son pays gouverneur de la Banque centrale, ministre de l'Economie et des Finances, Premier ministre et président de la République, et qui a exercé au niveau européen des responsabilités de premier plan. Il a déclaré: « L'économie financière a pris la suprématie ; il faut à présent s'occuper davantage de l'économie réelle. » Face au «développement tumultueux des produits dérivés, des hedge funds, de la finance qui échappe aux contrôles», il invite à la prudence et à la réflexion, en ajoutant: heureusement l'euro, « mécanisme extraordinaire de stabilité et de cohésion », est là. Il rejette l'adjectif « excessif » à propos du développement de la finance, mais il estime qu'elle s'est développée «de façon anormale», ce qui entraîne des conséquences préjudiciables et impose des remèdes: « Il est indispensable de renforcer les autorités de contrôle, et les agences de rating doivent être plus prudentes dans leurs évaluations, en tenant davantage compte de l'influence sur les bourses ». Le langage est modéré, mais l'essentiel était ainsi déjà dit dès les tout premiers jours de la crise.
Après quoi, plusieurs commentateurs ont été plus explicites et beaucoup plus sévères à l'égard des errements et des abus des différents acteurs du monde des finances: agences de rating, certaines banques, les bourses de valeurs et même, dans certains cas, les banques centrales. Les analyses ont dépassé le cadre de la presse spécialisée ; les grands journaux d'information ont fait un effort d'explication et de clarification. Ils ont expliqué les mécanismes par lesquels les prêts immobiliers (y compris les subprimes mortgages octroyés sans garanties solides) sont transformés en titres et insérés dans des fonds d'investissement et d'autres instruments financiers cotés en bourse. Il est vrai que la terminologie est différente selon les langues: pour nous limiter aux trois langues utilisées par l'Agence EUROPE, le mécanisme s'appelle securitisation en anglais, titrisation en français et cartolarizzazione en italien.
Les risques. Le résultat est la disparition du lien direct entre le citoyen qui a obtenu un prêt immobilier et la banque qui le lui a octroyé. Le rapport contractuel entre le débiteur et le créancier n'existe plus ; le contrat devient un titre anonyme et impersonnel vendu et acheté dans les transactions sans nombre qui se déroulent sur les marchés financiers. Il devient pratiquement impossible de savoir quelle est la partie des subprimes dans la composition d'un fonds d'investissement ou d'autres instruments financiers cotés en bourse. Si le premier débiteur n'est plus en mesure de faire face à ses engagements (ce qui arrive notamment lorsque la valeur de l'immeuble acheté cesse d'augmenter et au contraire chute et ne couvre plus la dette, ainsi qu'il est arrivé dans certaines parties des Etats-Unis, notamment en Floride et en Californie), les hedge funds s'effondrent. Mais même des investisseurs prudents se trouvent impliqués, parce que les agences de rating ont distribué des évaluations positives (jusqu'au triple AAA qui représente la cotation maximale) à des fonds d'investissement qui ne les méritaient sans doute pas. Ces sont parfois ces agences elles-mêmes qui conseillent les investisseurs et qui les incitent à acheter sur le marché les bonds composés en partie (parfois en très large partie) de dettes à haut risque, car les gains sont alors très importants, pour les investisseurs et surtout pour les organismes financiers concernés ; jusqu'au moment où le mécanisme éclate.
Tout marche bien dans le meilleur des mondes jusqu'au moment où le risque dépasse les limites acceptables et les institutions financières ne veulent (ou ne peuvent) plus risquer: ainsi le marché ne dispose plus de liquidités. Ce sont alors les Banques centrales qui interviennent en mettant à la disposition des marchés financiers les liquidités indispensables; certains commentateurs le leur reprochent, car la certitude de ces interventions amène les intermédiaires financiers à prendre des risques excessifs (mais très rémunérateurs, jusqu'au moment de la crise).
Une crise en définitive utile pour combattre les abus ? La situation ainsi décrite a été considérée, par les commentateurs en général, comme abusive et inéquitable. Je n'ai pas constaté, dans mes lectures attentives du mois dernier, un clivage gauche/droite ; la dénonciation des responsabilités et des abus du monde financier était assez uniforme. L'orientation et le ton étaient dans l'ensemble les suivants: les perturbations intervenues sont globalement positives, car elles permettront d'éliminer des distorsions et des irrégularités inadmissibles et à réintroduire clarté et transparence dans l'activité financière. Les instruments financiers doivent être au service de l'économie, il faut du moins rétablir un meilleur équilibre entre l'activité financière et la production de biens. L'utilité de certains instruments particulièrement compliqués a été mise en doute et parfois carrément contestée ; ce sont des mécanismes à la disposition de la spéculation, susceptibles d'entraîner des gains spectaculaire mais sans avantages pour l'économie réelle et parfois à son détriment.
Des représentants du monde financier ont essayé, après un silence de plusieurs jours ou semaines, de montrer les avantages et les résultats positifs de la variété des mécanismes et des instruments créés, sur un ton généralement modéré et en s'attirant en réponse quelques remarques critiques.
Il faut toutefois souligner que ce débat - aussi bien les critiques aux abus du monde de la finance que les tentatives modérées de le défendre - n'avait pas droit aux premières pages de la presse d'information. Les titres et les premières pages étaient réservés aux aspects spectaculaires déjà cités, alors que les commentaires détaillés et les critiques que j'ai très brièvement résumées figuraient dans les pages spécialisées ou dans des suppléments.
Je m'efforcerai de tirer demain quelques enseignements de ce vaste débat, en ajoutant quelques considérations sur un aspect spécifique qui a été laissé largement de côté (sauf quelques références prudentes): le problème du dollar et de sa valeur.
(F.R.)