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Bulletin Quotidien Europe N° 9314
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le Brésil, un cas exemplaire pour les relations entre l'UE et l'Amérique latine

Un pays particulier. Le Brésil est un pays spécial: il jouit dans le monde, et en Europe en particulier, d'un «capital de sympathie» inégalable. Tout y contribue ; des éléments à première vue frivoles (mais plus significatifs que ce que croient les esprits trop sérieux) comme l'atmosphère du Carnaval de Rio ou la popularité mondiale des champions de football, et ses apports indiscutables à la civilisation et à la culture, comme son rôle de pionnier dans la pratique d'une certaine égalité raciale ou l'évolution musicale réunissant la tradition classique et la musique populaire («Bachianes brasileiras» de Villa-Lobos). Le fait de contester certaines attitudes ou demandes du Brésil à l'égard de l'Europe n'affecte en rien ce capital de sympathie ni la volonté d'établir avec ce pays une collaboration de plus en plus étroite. On n'est pas «contre le Brésil» parce que l'on affirme que l'Europe doit rejeter le projet d'une zone de libre-échange incluant l'agriculture, de la même manière que le fait de réclamer le respect par la Chine des règles internationales ne réduit en rien l'admiration pour la seule civilisation au monde qui traverse les millénaires en restant elle-même.

Risques pour l'environnement mondial. Le Brésil a accumulé l'année dernière un excédent commercial de 33 milliards de dollars, grâce au «boom» de ses exportations agricoles. Mais les conditions de ce «boom» sont en partie discutables. La culture intensive du soja, du maïs et de la canne à sucre destinés à l'exportation enrichissent essentiellement les gros propriétaires (ils seraient 30.000 à détenir la moitié des terres) alors que les petits agriculteurs sont privés d'emploi à cause des cultures extensives et de la mécanisation. Par ailleurs, l'évolution est dangereuse du point de vue écologique, car la plupart des nouvelles cultures extensives réduisent les forêts et les zones aquatiques dans le bassin de l'Amazone. Le résultat le plus visible est l'accumulation de capital dans le secteur privé grâce aux exportations. Les grands propriétaires disposent de plus en plus de moyens pour défendre leurs intérêts sur le plan interne et au niveau mondial. En mai dernier, j'avais déjà écrit dans cette rubrique (bulletin n.9196) que l'Europe devait tenir compte «des intérêts globaux de l'humanité et de l'environnement et pas seulement du grand commerce, ou de certains colosses multinationaux ou de quelques grands propriétaires terriens», tout en constatant que les remarques de ce genre étaient mal accueillies non seulement par les intérêts concernés, mais aussi par les milieux politiques qui préfèrent les envolées lyriques à la réalité et par quelques milieux universitaires (j'en avais fait l'expérience). Je pourrais ajouter à cette liste certaines organisations non-gouvernementales (ONG).

La bonne volonté du président Lula pour réaliser la réforme agraire n'est pas en cause, mais il doit faire face à des pouvoirs et des lobbies internes très puissants. Sur le plan extérieur, il s'oriente de plus en plus vers les liens avec d'autres grands pays émergents, comme la Chine, l'Inde et l'Afrique du Sud, ce qui est logique compte tenu des affinités politiques et des potentialités de coopération. L'intégration au sein du Mercosur rencontre des obstacles (le libre-échange n'est pas toujours respecté, y compris par l'Argentine), mais les perspectives de coopération et d'échanges s'élargissent: échanges de pétrole du Venezuela contre soja ou viande notamment du Brésil et d'Argentine, investissements colossaux comme le projet de gazoduc allant des rives vénézuéliennes jusqu'à Buenos-Aires.

Le rôle de l'Europe. Dans ce contexte, l'Europe peut jouer un rôle essentiel, y compris dans le domaine commercial, à condition de remplacer les mythes par la réalité. Ni le Brésil ni l'Argentine n'accepteront jamais la gamme d'engagements et de libéralisations décrite dans la résolution du Parlement européen sur les négociations entre le Mercosur et l'UE (voir cette rubrique d'hier), et de son côté, l'Europe ne peut pas envisager l'ouverture totale ou presque de son marché agricole si elle veut éviter un effondrement écologique et social. Il suffit de jeter un coup d'œil aux demandes du Mercosur résumées dans notre bulletin du 13 septembre dernier: contingents à droit nul pour 3,5 millions de tonnes de maïs, un million de tonnes de blé, 300.000 tonnes de viande bovine, 250.000 tonnes de volailles, 200.000 tonnes de sucre, etc., augmentés chaque année. Ce serait la destruction de l'agriculture dans l'UE, laquelle est le premier donneur mondial d'aide alimentaire et dont la population est suralimentée, alors que des pénuries alimentaires mondiales et des risques de famines sont annoncés partout ; tout ceci à l'avantage du grand commerce et des grands propriétaires terriens ! Alors que des perspectives presque illimitées s'ouvrent pour les biocarburants, avec l'éthanol brésilien en tête, et que l'avenir de la terre est lié à la bataille contre le réchauffement climatique. Les intérêts de l'humanité et de la nature doivent primer.

(F.R.)

 

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