Positions inconciliables. J'ai souligné récemment à quel point l'action du Parlement européen, y compris en tant que législateur, se situe désormais au centre de l'activité communautaire (voir par exemple cette rubrique dans le bulletin n° 9286). C'est avec la même franchise que je vais formuler quelques remarques critiques. Je ne me réfère pas, c'est évident, aux choix du Parlement, libre de soutenir les positions majoritaires qu'il estime appropriées. Ce qui est à mes yeux critiquable, c'est d'approuver parfois des positions inconciliables, voire même contradictoires, en fonction du sujet du jour. Si le débat porte sur les relations avec l'Amérique latine, le PE réclame avec élan une zone de libre-échange avec le Brésil et les autres pays du Mercosur ; s'il est question d'environnement et de respect des animaux, il approuve des règles sévères pour l'activité de l'élevage en Europe et pour la protection des animaux, pratiquement incompatibles avec le libre-échange international. Si le PE auditionne Peter Mandelson, il soutient à une large majorité la nouvelle politique commerciale de l'UE que le Commissaire annonce, fondée sur de grands accords bilatéraux ayant pour objectif essentiel de vastes zones de libre-échange régionales ; mais deux jours après, la commission parlementaire compétente approuve avec le même enthousiasme les propos du directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, clairement critiques à l'égard de cette orientation (voir le compte rendu d'Emmanuel Hagry dans notre bulletin d'hier).
Je pourrais citer d'autres exemples.
Faire plaisir à tout le monde. Ce sont, à mon avis, des attitudes qui reviennent à ne pas savoir choisir une position courageuse cohérente et à s'efforcer de faire plaisir à tout le monde. La volonté de bonnes relations avec l'Amérique latine est logique, et il est normal qu'un rapporteur espagnol y soit particulièrement sensible ; mais réclamer un accord à brève échéance avec le Mercosur visant à créer la zone de libre-échange la plus étendue du monde, c'est, à mon avis, de la démagogie (malgré les remarques raisonnables et justifiées concernant le potentiel de libéralisation des services et affirmant l'importance des offres de l'UE dans le secteur agricole ; voir le résumé d'Emmanuel Hagry dans notre bulletin n° 9286).
De la même manière, il est positif, je dirais même obligatoire, de renforcer les dispositions écologiques européennes et la protection des animaux ; mais on ne peut pas négliger les incidences de cette orientation sur la politique d'importation. Il est vrai que le rapport d'Elisabeth Jeggle à ce sujet reconnaît que les normes sévères entraînent des coûts supplémentaires pour les éleveurs européens, ce qui affaiblit logiquement leur position concurrentielle ; mais sa conclusion est que l'UE devrait «compenser les pertes financières» qui en résultent (voir le compte rendu de Lionel Changeur dans notre bulletin n° 9285). C'est une attitude, à mon avis, inacceptable: des aides financières à la place d'un rapprochement des conditions de production ! Certaines organisations agricoles, voire même certains éleveurs pourraient s'en contenter: mais cette attitude revient à éliminer progressivement l'agriculture européenne face à une concurrence mondiale qui n'est pas soumise aux mêmes exigences, si le principe du libre-échange s'impose.
Le Parlement devrait, au contraire, considérer comme prioritaire la protection de l'activité agricole dans l'UE, en tenant compte des exigences qui en résultent en matière d'environnement, sauvegarde des paysages et des traditions, et de l'indispensable équilibre territorial. Qui, plus que le Parlement, devrait s'en préoccuper ? Les «compensations financières» éventuelles - d'ailleurs intenables à longue échéance car de plus en plus combattues au niveau international et critiquées aussi au niveau européen - ne constituent pas une formule acceptable.
Des éléments plus précis. Ces considérations générales doivent s'appuyer, je le reconnais, sur des éléments plus précis. Je me propose de revenir la semaine prochaine sur les deux dossiers cités: celui de l'Amérique latine et du Mercosur en particulier ; celui de la politique commerciale préconisée par
M. Mandelson, de la réplique de Pascal Lamy et des perspectives de relance du Doha round dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
(F.R.)