Ni étonné ni préoccupé. Je ne suis pas étonné des résultats modestes du Sommet entre l'UE et l'Amérique latine qui s'est déroulé la semaine dernière à Vienne (voir le compte-rendu dans nos bulletins n. 9191 et 9192). Ni étonné ni préoccupé. Les relations contractuelles entre les deux parties prendront une dimension conforme aux potentialités humaines et naturelles extraordinaires de l'Amérique latine le jour où les ambitions correspondront à la réalité et aux intérêts réciproques. Ce n'est pas encore tout à fait le cas. Pourtant, l'expansion des échanges et des investissements se poursuit régulièrement: les uns et les autres ont encore doublé au cours des cinq dernières années, c'est une constatation éloquente.
Pour les évolutions futures, quelques mises au point sont nécessaires. Regardons le projet d'accord UE/Mercosur, le plus important car il implique notamment le Brésil et l'Argentine. Depuis combien d'années est-il bloqué ? Depuis combien de temps j'affirme que son objectif doit être révisé ? L'idée d'une zone de libre- échange conforme aux règles de l'OMC n'est pas raisonnable. L'Europe ne peut pas ouvrir intégralement ses frontières en agriculture sans compromettre l'existence même de son activité agricole, donc la sauvegarde de la nature, la biodiversité, l'équilibre territorial. En même temps, le Brésil ne peut accepter ni la libéralisation intégrale des services, ni l'égalité totale dans l'accès aux marchés publics, ni d'autres aspects du projet envisagé. Les négociations ne pourront pas progresser aussi longtemps que les ambitions ne correspondront pas aux intérêts réciproques ; je veux dire aux intérêts globaux des populations et de l'environnement, et pas seulement aux intérêts sectoriels du grand commerce, ou de certains colosses multinationaux, ou de quelques grands propriétaires terriens. Je m'excuse auprès des quelques lecteurs qui auraient eu la patience de suivre cette rubrique depuis longtemps et qui connaissent ces remarques ; mais elles demeurent nécessaires car elles sont toujours mal accueillies, aussi bien dans les milieux politiques qui préfèrent les envolées lyriques à la réalité que dans certains milieux commerciaux et même universitaires (j'en ai fait l'expérience)
Les difficultés ne sont pas européennes. Pour d'autres accords, les difficultés ne proviennent pas de l'Europe. La communauté régionale la plus importante (après le Mercosur), la Communauté andine, s'est partiellement disloquée après le retrait du Venezuela et on s'interroge sur les conséquences possibles des évolutions en Bolivie. Avec le groupe des pays d'Amérique centrale, les négociations doivent commencer ; on verra. Quant aux Caraïbes, les relations se situent essentiellement dans le cadre de l'association UE/ACP ; ce qui n'empêche pas de tenir compte des particularités régionales, donc de renforcer les relations spécifiques. Par ailleurs, les deux accords bilatéraux, UE/Mexique et UE/Chili, fonctionnent normalement.
L'utilité de la messe solennelle. Dans ce contexte, les Sommets ont-ils une véritable signification ? C'est possible, car même les grand-messes de ce genre peuvent avoir leur utilité politique. Il est vrai que le dernier arrivé, le nouveau président bolivien Evo Morales, a déclaré après la cérémonie de Vienne devant le Parlement européen, avoir découvert avec étonnement que tout était préparé à l'avance et que rien ne pouvait plus être changé (voir notre bulletin N. 9193). Il est vrai aussi que la plupart des 59 paragraphes de la
« Déclaration de Vienne» sont faits d'affirmations générales répétitives telles que: la démocratie est une valeur universelle, le racisme n'est pas compatible avec la démocratie, la création du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU est positive, la prolifération des armes de destruction massive est une menace pour la paix, les actes de terrorisme sont condamnables, il faut coopérer dans la lutte contre la drogue, etc. Il est toutefois possible qu'il soit de temps en temps utile de répéter des banalités sur lesquelles tout le monde est d'accord. Nos lecteurs jugeront, car le texte de la déclaration va figurer dans notre série EUROPE/Documents.
Et le pétrole ? Il n'est pas exclu que les événements les plus significatifs du Sommet ne figurent pas dans la déclaration finale, car ils étaient liés à l'actualité. Je pense surtout aux contacts du président français Jacques Chirac et de plusieurs Premiers ministres européens avec le nouveau président bolivien, et au discours déjà cité d'Evo Morales devant le Parlement européen. La Déclaration de Vienne contient, dans le chapitre Energie, le passage suivant: « Tout en reconnaissant le droit souverain des pays à gérer et réguler leurs ressources naturelles, nous poursuivrons et renforcerons notre coopération en vue d'établir un cadre commercial équilibré et des régimes réglementaires compatibles». Les propos de M. Morales à Strasbourg ont laissé l'impression d'aller dans le même sens. On verra bien. Les vraies urgences sont là.
(F.R.)