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Bulletin Quotidien Europe N° 9140
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La loi de la population s'imposera en définitive au Kosovo comme partout

Une loi inéluctable même contre l'histoire. Ce n'est peut-être pas diplomatique de le dire ouvertement en ce moment, mais c'est ainsi: à terme, l'affaire du Kosovo ne pourra se conclure que par la souveraineté de ce territoire. Pourquoi ? Parce que l'expérience nous apprend que, dans les cas de ce genre, l'hypothèse d'une reconquête par les armes étant exclue, le point d'arrivée est inéluctable: c'est la population qui habite le territoire controversé qui a le dernier mot. On passera par des formules transitoires, des garanties seront introduites en faveur de la minorité qui restera sur place, mais la solution définitive est écrite, parce qu'au Kosovo la prépondérance de la population d'origine albanaise n'est pas nette, elle est écrasante.

Avant de m'exprimer sur ce dossier, je me suis efforcé de me documenter. Tout ce que j'ai pu lire m'a permis de comprendre pourquoi les Serbes ont tellement de difficultés à se résigner à l'issue indiquée. Pour eux, le Kosovo n'a jamais été une terre de conquête: c'était le berceau même de leur civilisation. Qui s'y intéresse, devrait essayer de trouver, chez des bouquinistes ou dans une bibliothèque, «La signification du Kosovo dans l'histoire du peuple serbe» de Slobodan Despot, écrivain et intellectuel suisse d'origine serbe, colonne de la maison d'édition « L'âge d'homme ». On peut y lire notamment à propos des monastères, églises et autres édifices religieux orthodoxes: « Mille trois cents monuments, préservés ou en ruines, confèrent à cette région grande comme deux départements français la plus forte densité de lieux saints du monde chrétien.» La population serbe fut en partie expulsée de ce territoire sous l'occupation du fascisme, lorsque Mussolini rattacha le Kosovo à l'Albanie. Plus tard, Tito empêcha la plupart des Serbes d'y revenir, car il voulait que soit respecté, dans sa Yougoslavie, un certain équilibre entre les différentes nations qui composaient la Fédération. Après Tito, les Serbes eurent le tort de vouloir reconquérir leurs terres anciennes par la force, au moment où l'époque des conquêtes était finie, et ce fut l'intervention de l'OTAN et ses bombardements. Aujourd'hui, c'est la démographie qui décide: les Serbes ne sont plus que 100.000 environ, affaiblis et découragés face à presque 2 millions de Kosovars d'origine albanaise. La monnaie d'usage n'est pas le dinar serbe, mais l'euro ou le dollar, juridiquement, c'est une région de la Serbie mais concrètement le Kosovo a déjà plusieurs caractéristiques d'un Etat.

Transitions et conditions. Pour les Serbes, le lien historique et religieux subsiste. Mais tout ce qu'ils pourront obtenir sera une progressivité dans le processus progressif d'abandon, et des garanties pour ceux qui restent et (on l'espère) pour les monuments historiques. Le rapport de la commission internationale sur les Balkans présidée par Giuliano Amato (le vice-président de la Convention d'où est sorti le projet de traité constitutionnel pour l'UE) soulignait que la stabilité relative de la zone était due exclusivement à la présence militaire de l'OTAN et de l'UE et à leur soutien économique. M. Amato suggérait une procédure par étapes conduisant à une sorte de «souveraineté partagée» dans le cadre de l'UE, aux conditions habituelles requises pour chaque adhésion: Etat de droit, démocratie, liberté, respect des minorités, etc. Je n'ai pas l'impression qu'il soit beaucoup question de ce projet dans les pourparlers qui se sont ouverts la semaine dernière à Vienne. Depuis le dépôt du rapport Amato se sont déroulées au Kosovo (en mars 2005) des attaques de monastères chrétiens qui avaient provoqué beaucoup d'émotion et qui avaient été qualifiées de « génocide culturel »: les Kosovars avaient brûlé et détruit des monastères vieux de sept ou huit siècles, qui avaient été respectés dans les siècles pendant l'invasion et l'occupation par l'empire ottoman. Un certain calme artificiel avait été ensuite rétabli, grâce notamment au prestige, à la volonté de paix et aux autres mérites unanimement reconnus de Ibrahim Rugova, partisan de la non-violence, malheureusement décédé à 61 ans. Son remplaçant s'est engagé à en maintenir l'orientation et il semble suivre les mêmes objectifs d'apaisement. Il est donc possible que la transformation juridique se fasse en douceur, sans drames ni victimes ; mais le pouvoir nouveau a clairement indiqué que le point d'arrivée ne peut être que l'indépendance. A terme, il aura raison.

Selon l'écrivain français Patrick Besson, le Kosovo représente, pour les Serbes, ce que Chartres et Saint-Denis sont pour les Français, le « berceau de leurs saints et de leurs rois ». Mais aujourd'hui la réalité est inexorable: il faut soigner les transitions et les conditions, mais un territoire finira toujours par appartenir à ceux qui y habitent. C'est une règle générale parfois douloureuse et, dans quelques cas, difficile à accepter, mais qu'il faudrait avoir à l'esprit dans bien d'autres cas que celui du Kosovo, si l'on veut éviter des drames et des conflits sans fin. (F.R.)

 

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