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Bulletin Quotidien Europe N° 9136
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Qui est en train de déclarer la « guerre des civilisations » ?

Un amalgame inacceptable. Les islamistes fanatiques ont marqué un point. Lorsqu'un ministre d'un Etat membre de l'UE a montré, à la télévision, qu'il portait un tee-shirt avec la reproduction d'une des (trop) célèbres caricatures danoises, ils ont pu impliquer une autorité publique d'un pays de l'UE dans le manque de respect à l'égard de leurs croyances religieuses. Mais le ministre en question a été immédiatement obligé de démissionner, et le chef du gouvernement s'est excusé. Voici donc que cet accident regrettable est surmonté. Ce qui continue, par contre, c'est la révolte dans de nombreux pays musulmans contre l'Europe et sa civilisation: consulats et ambassades détruits et brûlés, appels au meurtre, assassinats de chrétiens ; drapeaux nationaux piétinés. Pourquoi je considère que c'est une attaque de la civilisation européenne ? Parce que l'un des piliers de cette civilisation est la liberté d'expression: ce qu'un citoyen déclare ou écrit ou dessine n'implique en rien la responsabilité des autorités ni de l'ensemble d'un pays. Il existe des lois auxquelles chacun peut s'adresser s'il s'estime lésé ou offensé. L'amalgame est inadmissible: une dizaine de dessinateurs peuvent avoir manqué de goût, de tact, de sens de l'opportunité, tout ce que vous voulez, et voici qu'un gouvernement, un peuple, un pays entier sont considérés comme responsables. Surtout qu'ensuite la révolte contre le Danemark s'est élargie, mettant en cause les autres pays de l'UE et l'Europe dans son ensemble. Il a été observé que cette explosion de haine nuit en premier lieu aux musulmans qui résident dans l'UE: leur accès au statut de citoyen d'un Etat membre, largement octroyé par le passé, sera soumis à des règles de plus en plus restrictives, et leur insertion dans la société civile du pays d'accueil sera plus ardue.

Des demandes ahurissantes. Face aux réactions violentes, l'Europe n'a pas fini de se sentir coupable, d'exprimer ses regrets, voire de s'excuser. Les islamistes en profitent. Les prétentions de l'Organisation de la Conférence islamique (OCI, qui représente 57 pays et qui n'est pas considérée comme extrémiste) sont ahurissantes. Présentées à Javier Solana, les demandes de l'OCI réclament notamment un code de conduite pour les médias européens qui tienne compte de la sensibilité des musulmans et l'appui à un code de l'ONU qui définirait les limites de la liberté d'expression dans le domaine des symboles religieux. Il est normal que M. Solana n'ait pas réagi ; il s'était rendu dans le monde arabe dans le but d'aplanir les divergences, il se devait de rester prudent. Mais je crois que l'UE doit se fixer une règle absolue dans ses relations avec les autorités civiles et religieuses des pays musulmans: tous les accords doivent être fondés sur la réciprocité. Les engagements et les obligations doivent être identiques des deux côtés, qu'il s'agisse de la liberté religieuse, de la construction des mosquées ou d'églises, de la protection des lieux du culte, du respect des traditions réciproques. Certes, l'Europe peut prendre des mesures autonomes autorisant toutes les religions et garantissant tous les cultes ; elle l'a toujours fait et elle le fera encore. Mais il s'agit justement de mesures autonomes, qu'elle décide au nom de sa civilisation; en revanche, les accords négociés doivent impliquer la réciprocité intégrale, les dispositions et les termes doivent être identiques pour les deux parties.

Le PE a compris. Le Parlement européen semble avoir compris que le moment de plier la tête est passé. Tout en maintenant les appels à la compréhension et au dialogue, la résolution qu'il a adoptée à la fin de la semaine dernière à Strasbourg dénonce les «groupes extrémistes, organisés à la fois en Europe et dans le monde musulman , qui trouvent un intérêt à exacerber les tensions actuelles et utilisent les caricatures comme prétexte à l'incitation à la violence et à la discrimination (…), les troubles auraient été en partie orchestrés », et il a réclamé la levée immédiate de toutes les accusations contre les journalistes courageux qui, en Jordanie, en Egypte et en Algérie, ont osé critiquer les attitudes officielles (voir notre bulletin n° 9134).

J'ajoute une remarque: ce qu'Yvon Toussaint a défini dans le journal Le Soir comme « l'aberrant principe de la responsabilité collective», que j'ai dénoncé plus haut, détruit le raisonnement qui est à la base du «dialogue des civilisations» tellement invoqué. Que dit ce raisonnement? Qu'il ne faut pas confondre les extrémistes et les fanatiques avec la grande masse des musulmans, lesquels souhaitent vivre et travailler en paix, et s'intégrer dans le pays d'accueil. Or, les manifestants violents font exactement cet amalgame en dénonçant comme responsables des caricatures les gouvernements, les institutions européennes, les citoyens des Etats membres, et en définitive la liberté d'expression et donc la civilisation européenne elle-même. Dans ces conditions, le «dialogue des civilisations» devient impossible. Et on comprend qui veut la guerre des civilisations. Pour moi, le doute n'est pas possible: ce sont les fondamentalistes des deux côtés.

(F.R.)

 

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