La raison fondamentale pour laquelle jusqu'à présent une solution de rechange à l'adhésion de la Turquie n'a pas été prise en considération est tout simplement que la Turquie la rejette. Les autorités refusent de la prendre en considération, et les milieux économiques font valoir que l'Union douanière existe, ainsi qu'une ébauche de politique de cohésion, si bien que le « partenariat privilégié » est déjà là et que rien de vraiment nouveau ne pourrait lui être ajouté. On peut toutefois se demander si les autorités et les forces politiques turques ont évalué avec attention et réalisme les conséquences de l'adhésion à l'UE pour leur pays. Il est raisonnable de penser que oui, et qu'à Ankara l'on est conscient de la réalité, et donc des risques de l'opération ; c'est peut-être pour des raisons tactiques que l'on rejette actuellement toute formule de remplacement, dans le but d'obtenir le maximum au moment de la négocier.
Autonomie kurde et laïcité. A quels risques pour la Turquie elle-même je me réfère? Ils sont essentiellement politiques et institutionnels. Les partisans les plus déterminés de l'adhésion sont les Kurdes, pour la raison évidente que l'application des règles et principes communautaires en matière de droits des minorités leur garantirait un degré d'autonomie plus élevé, sur les plans à la fois culturel (langue, enseignement, radiotélévision, etc.) et institutionnel. Les Kurdes ont déjà organisé une manifestation à Bruxelles pour réclamer le droit de participer directement aux négociations avec l'UE. On pourrait observer que celle-ci n'a qu'à se féliciter si ses principes s'affirment ; mais pour le moment, mon sujet ce sont les dangers pour l'Etat turc. D'autant plus qu'un autre aspect existe qui devrait préoccuper les Européens: le garant de la laïcité en Turquie a toujours été l'Armée, qui toutefois, dans la conception européenne, doit être entièrement subordonnée au pouvoir civil. Si l'orientation des électeurs turcs reste celle qu'elle est, le caractère laïc de l'Etat turc pourrait courir des risques.
On peut aussi se demander si les autorités d'Ankara ont évalué l'ampleur des pouvoirs qui seraient transférés à Bruxelles pour être exercés en commun, dans des domaines tels que le pétrole ou les relations avec les républiques turcophones de l'ancienne URSS, et si elles sont conscientes du fait que la politique agricole commune et la politique de cohésion ne pourront pas être appliquées telles quelles à leur pays.
Sans traumatismes ni exclusions. J'estime qu'au cours des négociations les aspects cités, et d'autres encore, apparaîtront en pleine lumière, et qu'une alternative à l'adhésion complète se dessinera progressivement, sans traumatismes ni exclusions proclamées. Je ne partage pas l'opinion de ceux qui affirment que, si les négociations commencent, tout est joué et le point d'arrivée sera automatiquement l'adhésion. En fait, les négociations sont ouvertes mais rien n'est joué. Tout dépendra de l'évolution de l'UE elle-même et de la capacité des deux parties à élaborer des formules de rechange attrayantes et équitables.
Pacte de stabilité et partenariat privilégie. De ce point de vue, quelque chose bouge. Irnerio Seminatore, président de l'Institut européen des relations internationales (IERI), a lancé l'idée d'un « Pacte de stabilité du Caucase du Sud et de la Grande Mer Noire », qui réunirait Turquie, Ukraine, Moldova, Géorgie, Azerbaïdjan et Arménie et dont l'Union européenne serait d'une certaine manière le parrain, en accord avec la Russie et les Etats-Unis. La création d'une zone de stabilité régionale reconnaîtrait le rôle régional de la Turquie et organiserait l'accès aux ressources énergétiques d'Asie centrale dans un climat de coopération et de sécurité.
Parallèlement, des sources parlementaires ont élaboré les grandes lignes du « partenariat privilégié » qui pourrait être proposé par l'UE à la Turquie et comporterait: la participation turque à la gestion de la politique commerciale commune européenne ; le contrôle des flux migratoires et une surveillance en commun des frontières extérieures de la Turquie ; la création d'une « organisation commune » du Bosphore ; une politique spécifique d'aide au développement de la Turquie ; des liens particuliers de la Turquie avec la PESC (tout en respectant les autonomies respectives en politique étrangère) ; un chapitre spécifique sur la question chypriote ; l'association de la Turquie au programme Media et aux coopérations en matière culturelle qui existent ou qui seront créées entre les Etats membres de l'UE. Cette formule réduirait à la fois les dangers pour l'Europe et les contraintes pour la Turquie résultant de l'adhésion et permettrait à la Turquie de jouer le rôle qui est le sien dans une région-clé du monde.
La sagesse conseille de prendre en considération dès maintenant les voies à explorer, au lieu de perdre plusieurs années dans des discussions sans issue qui risquent d'être parfois désagréables.
(F.R.)