Newport, 02/09/2005 (Agence Europe) - Les ministres des Affaires étrangères de l'UE, lors de leur réunion informelle à Newport, sont parvenus à un « large accord » sur les principaux éléments qui devront figurer dans la « contre-déclaration » que l'UE envisage d'adopter dans les prochains jours en réaction à la déclaration unilatérale faite par la Turquie le 29 juillet dernier sur sa non-reconnaissance de Chypre, a annoncé à la presse le président du Conseil, Jack Straw. Il a aussi souligné que le calendrier pour l'ouverture des négociations d'adhésion prévu par le Conseil européen de décembre 2004 (et confirmé en juin 2005) n'a été remis en cause par aucune délégation et que la Présidence britannique était donc « raisonnablement confiante » que les pourparlers pourront démarrer le 3 octobre. « Compte tenu de l'atmosphère aujourd'hui (...), je suis raisonnablement optimiste », a-t-il dit à la presse. Sentiment partagé par le ministre chypriote George Iacovou, qui a déclaré vendredi: « Je peux vous dire que je suis optimiste (sur le fait) que les négociations avec la Turquie pourront débuter le 3 octobre. (…) Je n'ai jamais dit que nous utiliserions notre veto. Nous ne nous sommes jamais opposés à l'ouverture de négociations avec la Turquie ».
A propos de la contre-déclaration européenne, selon M. Straw, les ministres ont « largement, mais pas unanimement » soutenu la proposition de la Présidence britannique qui contient les huit éléments suivants: - l'UE se félicite de la signature par la Turquie du protocole additionnel à l'accord sur l'Union douanière, mais regrette qu'elle ait jugé nécessaire de faire à la même occasion une déclaration unilatérale sur sa non-reconnaissance de Chypre ; - l'UE souligne que la déclaration turque est unilatérale et qu'elle ne fait donc pas partie du protocole, et qu'elle n'a donc aucun impact sur les obligations de la Turquie sous ce même protocole ; - l'UE attend d'Ankara une mise en œuvre complète et non-discriminatoire du protocole additionnel, ainsi que l'élimination de tous les derniers obstacles à la libre circulation des biens (prévues par l'Union douanière), y compris les restrictions relatives aux transports. La Turquie devra appliquer le protocole dans son entièreté vis-à-vis de tous les Etats membres, y compris Chypre. L'UE suivra de près le comportement de la Turquie et évaluera le degré de mise en œuvre du protocole en 2006. Le Commissaire à l'élargissement, Olli Rehn, a précisé devant la presse que la Turquie devra «certainement» ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes. L'UE est « extrêmement préoccupée » par cette question, et la mise en œuvre complète du protocole est une « ligne rouge » pour l'UE, a-t-il dit. « Soyons corrects. J'ai travaillé durement auprès des Etats membres pour qu'ils respectent leurs engagements à l'égard de la Turquie (en ce qui concerne l'ouverture des négociations). Maintenant, j'attends de la Turquie qu'elle respecte les engagements » pris dans le cadre du protocole. Jeudi, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, avait dit à Ankara (avant son départ à Newport où il a participé vendredi à la réunion) que son pays n'avait pas l'intention d'ouvrir ses ports et ses aéroports aux navires et aux avions chypriotes. « Ports et aéroports appartiennent au secteur des services; leur (ouverture) n'est attendue que pour les membres à part entière de l'UE », a-t-il estimé; - l'UE souligne qu'aussi longtemps que la Turquie n'aura pas mis en œuvre ses obligations contractuelles au titre du protocole, les négociations d'adhésion sur les chapitres techniques concernés (libre circulation des biens, transports, etc.) ne pourront pas être ouvertes ; - l'UE considère la République de Chypre, qui est un pays membre, comme étant la seule entité chypriote reconnue par le droit international ; - l'UE souligne l'importance qu'elle attache à la normalisation de jure des relations entre la Turquie et tous les Etats membres, « aussi rapidement que possible » ; - l'UE prend note de l'engagement de la Turquie de soutenir les efforts du Secrétaire général de l'ONU en vue d'apporter une solution globale et négociée au problème de la division de Chypre. Pour l'UE, seule une solution équitable et durable pourra contribuer à la paix, à la stabilité et aux relations harmonieuses entre les pays de la région ; - l'UE suivra de très près tous les éléments évoqués dans les points précédents et réexaminera sa position en 2006. Le texte définitif de la déclaration devra encore être peaufiné et, « avec un peu de chance », pourra déjà être adopté la semaine prochaine par les ambassadeurs des Etats membres (Coreper), a affirmé M. Straw.
Chypre et la Grèce souhaitent encore apporter certaines améliorations à la proposition de la Présidence britannique, même si le ministre chypriote a qualifié les discussions de jeudi de « très satisfaisantes ». « La nouvelle proposition de la présidence - malgré sa sensible amélioration qui constitue une base pour de futures négociations - nécessite encore d'autres améliorations », a déclaré jeudi le porte-parole du ministère grec des Affaires étrangères. Le ministre grec des Affaires étrangères Petros Molyviatis et son homologue chypriote George Iacovou ont d'ailleurs demandé que la discussion se poursuive au Coreper à Bruxelles. La proposition grecque et chypriote « a été acceptée et le texte sera de nouveau discuté le 7 septembre à Bruxelles par les Représentants permanents » des 25, a affirmé le porte-parole du ministre grec. « La Grèce, en collaboration avec le gouvernement chypriote et d'autres partenaires, essayera d'obtenir les indispensables améliorations », a-t-il ajouté. Nicosie réclame que la Turquie normalise ses relations avec la République de Chypre « très rapidement », a souligné M. Iacovou. La France n'est pas satisfaite à 100% du projet de texte, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de Chypre, mais elle « ne veut pas ouvrir une crise européenne » sur ce sujet, a affirmé devant la presse le ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy, laissant entendre que la France pourra accepter le projet de texte. Il a cependant réitéré que la déclaration turque du 29 juillet posait un « sérieux problème » à la France. « Il est nécessaire que la Turquie clarifie sa position et donne à l'UE toutes les garanties. Lorsqu'on veut rentrer dans une Communauté, il est quand même normal de reconnaître tous (ses) membres (…). Pourquoi ne pas demander une reconnaissance pure et simple ? Autant le dire », a-t-il estimé. « Il faut que la Turquie montre à quel point nous pouvons avoir confiance dans sa volonté d'entrer dans l'Union européenne et de respecter ses engagements », a ajouté M. Douste-Blazy.
L'autre élément manquant pour ouvrir les négociations, à savoir le cadre de négociation (récemment proposé par la Commission), devra encore être formellement approuvé par le Conseil avant le 3 octobre, mais il n'a pas été évoqué par les ministres à Newport. « Il s'agit d'une question qui sera discutée au niveau du Coreper et, si nécessaire, au niveau ministériel » avant l'approbation formelle par le Conseil, a expliqué M. Straw. Vendredi, le Commissaire Olli Rehn a estimé devant la presse qu'en raison de sa dimension politique évidente, cette question « mériterait » une réunion spéciale du Conseil Affaires générales « bien avant le 3 octobre, afin d'éviter tout problème de dernière minute » (à ce stade, le prochain Conseil Affaires générales/relations extérieures est prévu seulement pour le 3 octobre, le jour même de l'ouverture des négociations avec la Turquie). Le cadre de négociation proposé par la Commission est strictement fondé sur les conclusions du Conseil européen de décembre 2004 et ne contient donc « aucune surprise ou nouvel élément » pour la Turquie, a insisté M. Rehn devant la presse. L'objectif des négociations est l'adhésion pure et simple, mais, comme dans toute négociation, il s'agit évidemment d'un processus ouvert dont le résultat ne pourra pas être fixé à l'avance, a-t-il expliqué. Il s'agit d'un compromis équilibré auquel il ne faudra plus toucher, estime le Commissaire, faisant référence au souhait de certaines capitales d'introduire dans le texte un « partenariat privilégié » avec Ankara comme une alternative à l'adhésion. Or, la Turquie a réitéré vendredi, par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, qu'elle renoncera à toute velléité d'adhésion à l'UE si celle-ci lui impose de nouvelles conditions ou tente de proposer un partenariat qui ne soit pas une adhésion pleine et entière. La discussion sur l'option d'un « partenariat privilégié » ne pourra pas être évitée au cours des prochaines années, a estimé M. Rehn, mais la Turquie devrait, selon lui, considérer cette discussion comme une « motivation » supplémentaire pour faire avancer ses réformes et les travaux de préparation à l'adhésion. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, s'est félicité du fait que personne n'ait mis en cause le calendrier prévu pour l'ouverture des négociations avec Ankara. Reporter cette date et claquer ainsi la porte au nez des Turcs aurait des « conséquences fatales » sur la stabilité et la paix dans la région, a estimé M. Fischer qui a aussi affirmé que la CDU/CSU joue un « jeu dangereux » en faisant du refus de l'adhésion de la Turquie un des enjeux des élections du Bundestag, le 18 septembre.