J'ai indiqué dans cette rubrique (bulletin n. 8979) les effets négatifs et les lacunes de la vision de l'Europe dessinée par le Premier ministre britannique dans son discours du 23 juin devant le Parlement européen. Je vais souligner aujourd'hui quelques aspects particulièrement controversés qui devront figurer parmi les thèmes de réflexion dans le débat qui s'ouvre sur l'avenir de la construction européenne.
Frontières géographiques. Aussi bien la Commission (par son président) que plusieurs gouvernements et des parlementaires européens de différentes tendances ont inclus les frontières de l'UE parmi les aspects à clarifier. À ma connaissance, Tony Blair n'en a pas touché mot. Le sujet est très sensible pour les opinions publiques ; il suffit de prononcer le mot Turquie pour le comprendre. Il n'est plus possible de parler de l'avenir de l'Europe sans avoir une idée claire de ses limites territoriales. L'incertitude à ce sujet a joué un rôle considérable dans les critiques et méfiances des citoyens (et on sait à quel point M. Blair réclame qu'ils soient entendus). Effacer ce débat justifierait le soupçon que qui le refuse est favorable à une expansion sans limites, donc à une Europe diluée, sans personnalité ni ambitions.
Libre-échange. Tony Blair a rejeté avec vigueur l'accusation d'être favorable à une construction purement commerciale: « Je crois en l'Europe comme projet politique. Jamais je n'accepterais qu'elle ne soit qu'une économie de marché. » Voici sur ce sujet les remarques de Jean-Claude Juncker 24 heures plus tôt, devant les mêmes parlementaires européens: « Vous savez, les zones de libre-échange ne s'installent pas du jour au lendemain. Moins on investit dans l'Europe politique, plus on fait avancer -sans le savoir, sans le remarquer, sans que l'on s'en aperçoive, avec une logique implacable- le concept de zone de libre-échange. Ce concept apparaîtra alors comme une évolution naturelle des choses ne nous permettant plus de revenir à l'Union politique. » Et M. Juncker avait invité les autorités impliquées à prouver qu'elles veulent elles aussi cette Union. Les faits devraient clarifier les intentions de chacun.
Mondialisation. La conception de Tony Blair est claire, il n'a même pas eu besoin de la rappeler: il est favorable à l'ouverture totale de l'Europe à la concurrence mondiale. En répondant, dans la conférence de presse qui a suivi son discours programme, à une question sur l'attitude que devra avoir l'UE notamment face à la Chine, il a déclaré que les Européens devront se concentrer sur la «valeur ajoutée» des produits, en se plaçant à l'avant-garde du point de vue technologique ; et lorsque, un peu plus tard, les autres les auront rejoints, il faudra encore monter d'un cran, et ainsi de suite parce que «c'est cela la réalité du monde d'aujourd'hui ». Personnellement, une telle perspective me fait un peu froid dans le dos: concevoir le monde comme une bataille permanente pour produire toujours mieux, toujours plus, dans une surenchère sans fin, où celui qui n'est pas à la hauteur est exclu… C'est vraiment ça, le monde de demain? Ce n'est cependant pas de mes opinions qu'il est question aujourd'hui, mais du débat qui nous attend. Reste qu'ailleurs (en France surtout) une idée différente de la mondialisation progresse, fondée sur un retour à la « préférence européenne». Je reviendrai sur cette tendance, parce c'est aux niveaux les plus élevés qu'elle s'exprime. Et j'ajouterai que la conception de M. Blair est évidemment inapplicable au secteur agricole, où elle serait non seulement absurde mais carrément criminelle. C'est aussi un aspect à approfondir.
Les politiques communes. L'Europe dispose de deux politiques vraiment « communautaires » dans le sens que l'UE en tant que telle y joue un rôle essentiel sur le plan institutionnel et sur le plan financier: la politique agricole commune (PAC) et la politique de cohésion. Ce que Tony Blair pense de la première, on ne le sait que trop. La position britannique sur la seconde, on l'a peut être un peu oubliée: elle consiste à transformer la politique commune en un simple chèque qui serait versé aux Etats membres moins favorisés, alors que les autres s'occuperaient eux-mêmes de leurs régions en retard, les institutions communautaires n'ayant plus aucun rôle à jouer. La démolition progressive de ces deux politiques serait obtenue par la voie budgétaire, en réduisant radicalement les crédits qui leur sont consacrés. M. Blair lui-même s'est référé au rapport Sapir, qui préconisait déjà une révolution budgétaire en ce sens. Je me limiterai à rappeler que la Commission précédente avait consacré des débats approfondis au rapport Sapir (qui lui était destiné, à la demande du président Prodi), et que Michel Barnier, commissaire européen à l'époque, vient d'en résumer ainsi le résultat: « On a voulu ringardiser les deux grandes politiques de solidarité. Au bout d'une année, nous sommes parvenus à la conclusion que ces politiques étaient utiles et pouvaient être rénovées et contribuer à la compétitivité de l'Europe». Le débat est rouvert. (F.R.)