Le vrai objectif de Tony Blair. Les pessimistes ont eu, une fois de plus, raison. Ce n'est pas tellement l'échec en lui-même de la négociation sur les nouvelles perspectives financières qui est grave, car cette négociation est difficile par sa nature et prend chaque fois une tournure désagréable, et il est déjà arrivé qu'un sommet supplémentaire soit nécessaire pour aboutir à un accord. Non, ce qui est grave est que la crise de la Constitution et l'affaiblissement de la France dans le contexte européen aient été immédiatement utilisés pour essayer d'orienter l'Europe vers le modèle britannique et de porter le coup mortel à la politique agricole commune. Pendant la négociation, après les garanties offertes au Royaume-Uni à propos de la prolongation du chèque britannique stabilisé et après le dernier geste des pays d'Europe centrale et orientale (disposés à renoncer à une partie des financements prévus en leur faveur pour faciliter un accord) il est apparu évident que le but de Tony Blair n'était pas (ou pas seulement) de maintenir certains avantages budgétaires, mais de lancer et conduire lui-même, en tant que président du Conseil européen pour le prochain semestre, la conception de l'Europe libre-échangiste et institutionnellement légère, sans unité politique ni modèle social bien défini, conception que son pays a toujours défendue. Le président du Conseil européen Jean-Claude Juncker et le président de la Commission José Manuel Barroso l'ont dit explicitement: quelques Etats membres n'avaient pas la volonté politique d'aboutir à un accord. Et M. Juncker n'a pas hésité à affirmer que l'échec était voulu: celui qui pose comme condition pour un accord la transformation profonde des structures budgétaires de l'Union dans leur ensemble, «il veut l'échec» (voir dans les pages suivantes l'ensemble des déclarations de M. Juncker, qui sont à méditer de la première à la dernière ligne). Il a raison, le premier ministre britannique, d'affirmer que vendredi soir il n'était pas isolé ; on sait que quelques autres Etats membres sont depuis toujours sur la même ligne, et que les Pays-Bas, en sortant pratiquement de ce qui était le Benelux, les ont rejoints. Et on ne peut pas lui reprocher non plus la conception de l'Europe qui est la sienne ; il a autant le droit que n'importe qui de se battre pour ses convictions.
Absence de réactions. Ce qui est déprimant, c'est l'absence de réactions face à la nouvelle orientation de l'Europe qui se dessine et la résignation face à la perspective de la démolition de la politique agricole commune. Les pays d'Europe centrale et orientale devraient pourtant avoir compris que pour eux la PAC est encore plus vitale que les financements régionaux. Les effets positifs de ses premières applications partielles sont déjà évidents surtout en Pologne ; c'est par la PAC que leur équilibre territorial, leur environnement et leur nature seront sauvegardés. Les financements régionaux sont sans doute importants, et ils en ont droit ; mais leurs traditions (avant la dernière guerre, l'ancienne Tchécoslovaquie était plus industrialisée que la Belgique), leurs systèmes éducatifs performants (meilleurs sans doute que ceux de certains anciens Etats membres) et les qualités de leur main d'œuvre sont déjà des atouts suffisants pour attirer les investissements, et s'y ajoutent les crédits de la BEI. L'appui européen leur est surtout indispensable pour leur inclusion dans les réseaux paneuropéens (de transport et autres) et pour l'assainissement et la relance des zones rurales ; et la PAC révisée en est l'instrument clé. Ils l'ont peut-être compris, et c'est à cette compréhension que nous devons vraisemblablement leur disponibilité finale à renoncer à quelques financements. Mais chez les anciens Etats membres, combien de myopie, combien d'acquiescement aux slogans les plus éculés et ineptes utilisés par Tony Blair pour condamner la PAC ! Je n'en dis pas davantage pour le moment à propos de l'agriculture, parce que j'y consacrerai entièrement le prochain commentaire.
Repartir avec qui le veut. Le chancelier Schröder a déclaré que les responsables de cet échec «devront en répondre devant l'histoire», que l'Europe ne peut survivre que comme Union politique, et non comme un simple « marché avec quelques instruments», sans la solidarité entre les forts et les faibles. Jacques Chirac a appelé à « se remettre au travail avec tous ceux qui sont favorables à une Europe politiquement ambitieuse et solidaire ». Jean-Claude Juncker a dit qu'il a « eu honte » au moment où il entendait tous les nouveaux Etats membres se déclarer, l'un après l'autre, disposés à renoncer à une partie de leurs avantages financiers. Etait-ce de sa part une manière diplomatique pour dire que le comportement du premier ministre britannique, et de quelques autres, avait été honteux ? Si cet ainsi que l'on peut interpréter sa phrase, je suis d'accord. Et j'espère que les pays qui gardent leurs idéaux et leurs ambitions, anciens ou nouveaux Etats membres qu'ils soient, puissent relancer entre eux l'entreprise d'unification européenne.
(F.R.)